Dans le domaine de l'art contemporain, peu d'initiatives ont suscité autant d'attention que les œuvres novatrices de Charlotte Payet, une artiste luxembourgeoise qui a récemment remporté prix de l'Artisanat d'Art de la Chambre des Métiers. Son approche unique, qui consiste à transformer les déchets plastiques en sculptures vibrantes et en surfaces tissées, remet en question notre perception de la durabilité environnementale et de l'expression artistique.

Votre travail explore les interactions invisibles entre les matériaux et les énergies. Qu’est-ce qui vous fascine dans ces dynamiques ? 

J’aime travailler avec les énergies et les forces invisibles qui existent entre les éléments. Cela peut se manifester dans les relations humaines, la chimie ou encore l’impact des matériaux sur le cycle de notre écosystème. Ces interactions sont souvent imperceptibles à l'œil humain, mais elles me fascinent en tant qu’artiste. Lorsque je conçois de nouveaux projets, je m’immerge toujours dans ces dynamiques cachées pour les traduire en expressions artistiques. Mon objectif ultime est d’inciter les gens à repenser les matériaux qui les entourent, en particulier le plastique, ainsi que leur impact sur l'humain et l'environnement.

Credit : Charlotte Payet

En effet, vous transformez des objets du quotidien, comme des bouteilles en plastique, en œuvres d’art. Comment, selon vous, cela influence-t-il la perception du public sur les déchets et la consommation ?

Au premier abord, les gens ne réalisent pas immédiatement que mes œuvres sont faites à partir de bouteilles en plastique. Certains pensent même qu’il pourrait s’agir de verre. Cela fait sens, car je cherche toujours à obtenir un résultat esthétique, de sorte que la bouteille en plastique elle-même ne soit pas reconnaissable. Les ombres colorées et les jeux de lumière créent de magnifiques effets. Puis, lorsqu’ils lisent les textes explicatifs après avoir observé mon œuvre, ils ont un moment de révélation – un « Ah ! » – en réalisant que le matériau utilisé est du plastique. La plupart des gens sont ravis de voir qu’une matière perçue négativement peut être transformée en quelque chose de beau. Cela les encourage à attribuer une valeur aux déchets et, peut-être, à recycler plus systématiquement chez eux. Aussi, certaines personnes au Luxembourg m’ont proposé leur aide et me fournissent des bouteilles en plastique. Je suis reconnaissante et heureuse de pouvoir compter sur un réseau de personnes qui m’aident à collecter ces bouteilles afin que nous puissions les recycler ensemble et les transformer en œuvres d’art. Actuellement, je recycle trois sacs de bouteilles en plastique par semaine.

« Je réalise des œuvres d'art interactives où les gens peuvent venir me voir, recycler ensemble et créer des sculptures de plus grande taille »
Credit : Charlotte Payet

Votre installation participative met l’accent sur l’expérience sensorielle du public. Pourquoi est-il essentiel que les gens interagissent avec votre œuvre ?

Je tiens beaucoup à l’interaction avec le public car mon message porte sur l’action collective. Nous n’avons qu’une seule planète, il est donc essentiel de nous unir et d’engager un dialogue afin de trouver de nouvelles solutions pour la protéger. Pour moi, l’art est un moyen de créer des échanges, de remettre en question les perspectives et de susciter des opportunités et des changements. Je réalise des œuvres interactives où les gens peuvent venir à ma rencontre, recycler et créer de plus grandes sculptures. Lorsqu’ils participent, ils en gardent un souvenir plus marquant que s’ils se contentaient de visiter une exposition. J’espère ainsi encourager un sentiment de responsabilité, afin que chacun se perçoive comme un acteur engagé dans la construction d’un avenir plus durable.

Votre travail a reçu le soutien du Luxembourg, avec notamment l’attribution d’une bourse du ministère de la Culture pour expérimenter l’impression 3D avec du plastique recyclé…

Oui, grâce à cette subvention, je peux aujourd’hui créer des bandes de plastique à partir des bouteilles collectées. En suivant les instructions d’un ingénieur en mécanique, j’ai construit ma propre machine pour transformer les bouteilles en filaments, ce qui m’a permis de créer des éléments répétitifs pour mes installations et de recycler plus efficacement. J’ai présenté ces œuvres imprimées en 3D lors d’expositions et d’événements, et j’ai même réalisé une vidéo pour illustrer les différentes étapes du processus. L’accueil positif m’a amenée à envisager l’organisation d’ateliers pour partager cette technique. Ce projet est ainsi devenu une forme de sensibilisation éducative, contribuant à éveiller les consciences sur le recyclage.

Credit : Charlotte Payet

« J'espère susciter un sentiment de responsabilité chez chacun, afin qu'ilse considère comme un acteur à part entière dans la construction d'un avenir plus durable"

Des collaborations ou des projets à venir que le public pourra découvrir prochainement au Luxembourg ?

Depuis mai, je participe à la campagne de jardinage urbain au Luxembourg avec une installation en plein air qui évoluera sur une période de six mois, jusqu'en octobre. J’ai également plusieurs ateliers avec des écoles et d’autres événements au programme. En parallèle, je collabore avec une aciérie régionale pour une nouvelle installation, qui sera présentée lors de la Biennale « De mains de Maîtres » en novembre 2025. Ces projets vont m’occuper pendant un bon moment, et j’ai hâte de les réaliser.

« Même les matériaux les plus négligés et les plus mis au rebut peuvent avoir de la valeur et de la beauté lorsqu’ils sont traités avec soin et créativité. Mon objectif est d’amener les gens à s’interroger sur leur rapport aux déchets »
Credit : Charlotte Payet

Quel héritage espérez-vous laisser à travers votre travail artistique ?

Je m’efforce de créer une empreinte écologique positive et durable. Je veux montrer que même les matériaux les plus négligés et mis au rebut peuvent avoir de la valeur et de la beauté lorsqu’ils sont traités avec soin et créativité. Mon objectif est d’amener les gens à questionner leur relation aux déchets. J’espère laisser un héritage qui contribue non seulement à la discussion sur les enjeux environnementaux, mais qui démontre aussi le pouvoir de la créativité pour transformer notre façon de penser et le monde qui nous entoure. Mon travail se veut une invitation pour les générations futures : je souhaite qu’elles continuent d’explorer, d’innover et d’utiliser l’art comme un outil de changement positif. 

Charlotte Payet

Charlotte Payet est une artiste luxembourgeoise titulaire d’une licence en Beaux-Arts de l’Université Muthesius de Kiel, en Allemagne, et d’un master de l’Académie Bezalel de Jérusalem. Son travail s’inspire profondément des cycles de l’écosystème, percevant l’humanité comme une petite partie d’un tout plus vaste. Dès son plus jeune âge, elle a été plongée dans le monde de l’art, influencée par un ami peintre de la famille. Tout au long de son enfance et de son adolescence, elle a expérimenté diverses techniques, cherchant toujours de nouveaux moyens d’exprimer sa créativité. Charlotte Payet collecte les déchets plastiques de son environnement et les transforme en sculptures dynamiques et en pièces tissées en utilisant des techniques artisanales traditionnelles. Ses créations, réalisées à partir de bouteilles en PET, mettent en lumière l’interconnexion de l’humanité et les défis liés à la gestion des déchets.