Crédit : Ferme de Cagnolle

Bienvenue à Cagnolle, une magnifique ferme de maraichage en sol vivant au cœur de la Dordogne ! Déjà à la pointe en matière d’agroécologie, l’exploitation a récemment converti son bilan et son compte de résultat à des pratiques plus respectueuses de la nature et l’Homme. Explications.



Depuis un certain temps, Benoît, maraicher, souhaitait faire la preuve en chiffres de la pertinence de l’engagement durable de sa ferme. Il a pris contact avec Fermes d’Avenir, une association qui aide au développement d’exploitations en agroécologie afin d’améliorer la résilience des territoires. L’un de leurs principes fédérateurs étant de favoriser un changement de modèle par une meilleure transparence sur les chiffres, c’est avec grand intérêt qu’ils se sont lancés dans l’expérience. L’idée ? Implémenter le modèle CARE/TDL dans la comptabilité de la ferme.

L’outil CARE a tout de suite plu à Benoît car il est dit-il « porteur de sens et apparait comme un moyen de reprogrammer notre système économique pour qu’il prenne davantage soin de la planète et de nos conditions de vie ». C’est Dominique Loos, agronome de formation et doté d’une longue expérience dans le secteur financier, qui a accompagné la démarche. Il s’est rendu sur place pour suivre Benoît durant une journée de travail type. Cela lui a permis de bien comprendre le fonctionnement de la ferme, son environnement et les personnes qui y collaborent. Dominique et Benoît ont ensuite travaillé à définir plus précisément les capitaux, leur niveau de préservation souhaité et comment réussir en pratique à les conserver à ce niveau. Quatre capitaux ont été retenus comme types de capital naturel (eau, sol, biodiversité et atmosphère) et trois comme types de capital humain (social, patrimonial et sociétal). Une liste assez représentative de la situation globale de la ferme. Afin de mieux comprendre comment cela a été intégré dans la comptabilité, il convient de s’attarder sur deux de ces domaines désormais mesurés : le capital eau et le capital social.

Crédit : Florent Quint

Protéger l’or bleu

Deux principes clefs s’imposent : ni pollution, ni surconsommation. La Ferme de Cagnolle n’utilisant pas de produit phytosanitaire et n’abritant pas d’élevage intensif, le capital eau n’est pas pollué et ne nécessite donc pas d’investissement à ce niveau. En revanche, une quantité importante d’eau reste requise pour les cultures. Dominique et Benoît ont alors calculé les investissements nécessaires sur deux ans afin de limiter les besoins en eau courante à un niveau minimal. C’est là une des forces de CARE selon Benoît qui considère que « donner une valeur à la nature pour en prendre soin est paradoxale ». Avec cette nouvelle méthode, « on ne cherche donc pas à lui donner une valeur, mais à mesurer ce qui est nécessaire pour la préserver ». C’est ce montant d’investissements requis qui a alors été ajouté à l’actif et au passif du bilan. Dans le cas de la ferme, il a notamment été envisagé de construire un dispositif de récupération des eaux de pluie et d’augmenter la fréquence de désherbage manuel pour diminuer les besoins d’irrigation des cultures. Suivant le principe d’amortissement linéaire classique, l’actif eau a ainsi été déprécié de la moitié du montant estimé à la fin de la première période, montant constituant également une charge comme dans un système de comptabilité traditionnelle. De l’autre côté du bilan, le capital eau est diminué du montant des mesures effectivement mises en place. Ce montant constitue également un produit pour le capital eau. La différence entre le produit et la charge donne alors une perte ou un profit imputable au capital eau. Dans ce cas, une perte est apparue car le dispositif de récupération des eaux de pluies n’a finalement pas pu être bâti. Ce capital n’a donc pas été préservé au niveau initialement souhaité.

Préserver l’humain

Le capital social dépend lui du bien-être, des conditions de travail ainsi que de la rémunération des agriculteurs et des vacanciers en woofing qui passent nombreux par le lieu pour découvrir les méthodes de la ferme. Estimer le niveau de préservation souhaité de ce capital parait donc bien plus subjectif que pour le capital eau par exemple. Les calculs sont donc principalement basés sur des interviews avec les maraichers et les woofeurs. Ils dépendent surtout du niveau de rémunération souhaité pour mener une vie décente. Une fois déterminé, le montant permettant de préserver le capital social sur deux ans est porté à l’actif et au passif. À nouveau, l’actif est déprécié de moitié à la fin de la période et le passif est réduit de la rémunération octroyée et des coûts mis en place pour améliorer les conditions de travail. Le montant de l’amortissement représente également une charge et le montant de la diminution du passif est considéré comme un produit. Il en ressort ici également une perte, le revenu que les paysans peuvent s’octroyer n’étant pas à la hauteur des efforts fournis.

Crédit : Ferme de Cagnolle

Résultat de l’exercice

Une fois cet exercice réalisé sur les sept capitaux définis et couplé à la comptabilité financière classique, le bilan et le compte de résultats peuvent être établis selon la méthode CARE. Même si le compte de résultat laisse apparaitre une perte et contrairement à ce que laisserait penser notre analyse des capitaux eau et social, l’image qui ressort de ces comptes est en réalité plutôt positive pour la ferme. Comme Benoît s’y attendait, les autres capitaux naturels sont plutôt bien préservés, notamment le capital sol qui est largement bonifié grâce aux techniques de maraichage utilisées. Du côté du capital humain, les capitaux patrimonial et sociétal sont bien préservés. Sur le plan patrimonial également, grâce à la restauration et l’entretien des anciens bâtiments. Pour l’aspect social, le résultat provient notamment des formations proposées et de l’impact positif de la démarche responsable de la ferme sur le voisinage. Cependant, les maraichers sont encore loin de pouvoir se verser une rémunération adéquate et cela plombe le résultat total de la Ferme de Cagnolle.

Une démarche prometteuse

La Ferme de Cagnolle a pu retirer beaucoup de cette démarche. D’abord, elle conforte Benoît et ses acolytes dans leurs choix engagés puisqu’ils ont pu constater de façon chiffrée tous les bienfaits que le modèle durable de la ferme a sur son environnement naturel, patrimonial et sociétal. Le maraicher explique que beaucoup d’efforts sont fait pour produire des aliments de qualité tout en respectant l’environnement, mais que cela n’est pas mesuré et valorisé dans le système classique. Cela était d’autant plus décevant lorsque des gens se plaignaient du coût de ses produits. Avec CARE, il dispose désormais d’un outil lui permettant d’illustrer ces externalités positives. Cette approche rappelle aussi l’importance de se considérer au cœur d’un écosystème tant environnemental que social, et d’appréhender des facteurs stratégiques jusqu’ici non suffisamment pris en considération et pourtant essentiels à la résilience de l’exploitation. Pour Benoît, implémenter CARE « permet de cibler les points d’amélioration, de faire valoir les externalités et de faire de meilleurs arbitrages avec les ressources disponibles ». En somme, c’est un outil de pilotage nettement plus complet que la comptabilité classique. Dominique abonde dans la même direction. Pour lui, l’implémentation de la comptabilité CARE « permet de donner davantage de perspectives sur toute la démarche de la ferme». Il rappelle également la nécessité de « compter ce qui compte vraiment, là où ça compte ».

Dominique et Benoît ne ménagent pas leurs efforts pour convaincre d’autres fermes d’adopter la méthode. Ils organisent notamment des formations à cette nouvelle méthode de compatibilité durable et espèrent créer un effet d’entraînement. Quel prérequis est nécessaire pour ceux qui souhaiteraient se lancer ? Il est somme toute assez simple : l’authenticité de l’approche! Comme le dit Dominique, « CARE ne fonctionne que si on a de la sincérité dans la démarche. La sincérité est un préalable à son application ».

Pour en savoir plus 


Étude de cas de l’Avise

Intégralement consacré à l’expérimentation de la comptabilité CARE à la Ferme de Cagnolle, ce document permet d’appréhender en détails comment les comptes sont impactés.



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Étude de cas de l’Avise

Intégralement consacré à l’expérimentation de la comptabilité CARE à la Ferme de Cagnolle, ce document permet d’appréhender en détails comment les comptes sont impactés.



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