Le dernier rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) pose un constat alarmant : la désinformation climatique constitue un obstacle majeur à des décisions efficaces en la matière. Ce phénomène complexe et étendu transcende les frontières nationales, sapant les efforts de coopération entre pays. La bataille contre le changement climatique est ainsi entravée par des forces insidieuses : la désinformation scientifique orchestrée par des intérêts économiques et politiques, et son corollaire, la montée inquiétante de la polarisation des opinions.



Dans un monde marqué par la prolifération des sources d'information, la science se trouve confrontée à des défis de taille. Traditionnellement érigée en gardienne de la vérité, du raisonnement étayé par des preuves tangibles, elle se heurte à de nombreuses entraves lorsqu'elle remet en cause des modèles établis ou touche des intérêts. Souvent fustigée, détournée, ou sous influence..., elle subit aujourd’hui des attaques dont la magnitude est sans précédent dans le monde ouvert des réseaux sociaux.  

Une science « alternative »

Fin novembre dernier, une enquête de l’ONG Transport & Environment (T&E) dévoile les dessous du groupe de recherche Concawe (Conservation of Clean Air and Water in Europe ; Préservation de la pureté de l’air et de l’eau en Europe). Derrière ce nom qui semble abriter des ambitions tout à fait louables, se cache en réalité l’antenne scientifique de l’association européenne des fabricants de carburant, Fuels Europe. Selon T&E, son objectif est de minimiser les lois européennes de protection contre les risques de cancer liés aux émanations de carburant et à la pollution du trafic routier, en publiant des études scientifiques contraires au consensus scientifique. Concawe est doté de moyens à la hauteur de l’enjeu économique : un budget annuel de 16 millions d’euros, 18 scientifiques ou consultants externes... et une avalanche de documents : plus de 200 études ont été publiées. Selon celles-ci, les risques mortels liés à l’exposition au NO2 seraient non confirmés, les conséquences de l’exposition de certains travailleurs au benzène seraient négligeables en-deçà de certaines limites toutefois élevées... L’idée est d’instiller le doute via le discours scientifique, et en particulier auprès des décideurs européens grâce à un lobbying intense. La stratégie est gagnante puisque les recommandations de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) d’abaisser les seuils d’exposition autorisés au benzène dès 2024 n’ont pas été adoptées.

La manœuvre n’est pas nouvelle. Que ce soit le benzène, les néonicotinoïdes, le glyphosate... une prolifération d’études financées par des lobbys s’efforcent de remettre en cause les travaux de la science établie et dissimulent ainsi des informations cruciales au public. L’idée ? Créer un écran de fumée pseudo-scientifique, semer le doute et surtout gagner du temps afin de maintenir le statu quo réglementaire le plus longtemps possible. Une science alternative pour produire des « alternative facts »... C’est la désinformation, la création délibérée d'une « ignorance stratégique ».

Science sous influence

Après le greenwashing, place au science washing : l’utilisation abusive de l’argument scientifique pour façonner une image d’entreprise responsable, ou pire, le détournement de la science et de son champ de recherche. Selon une enquête menée par Greenpeace en 2023, cette pratique subtile a trouvé un nouveau champion en TotalEnergies. La multinationale s'infiltre peu à peu dans la recherche scientifique, redorant son blason et transformant des institutions clés en partenaires complaisants. Sur les 103 structures de recherche analysées en France, 55 % avaient des liens directs avec l’entreprise, témoignant d'une emprise préoccupante sur le paysage scientifique du pays. Cette infiltration est exacerbée par le déclin du financement public de la recherche, permettant aux entreprises privées de s'emparer du terrain. Alors que le financement privé n'est pas intrinsèquement problématique, il est impératif d'établir des garde- fous stricts pour éviter une influence démesurée des industriels sur la gouvernance et l'orientation des programmes de recherche.

L'Université de Pau devient un cas emblématique de cette emprise. Entre 20 et 30% de ses financements proviennent de TotalEnergies, remettant en question son indépendance et sa mission de service public. Cette captation de la recherche publique au profit d'intérêts privés, en particulier dans les domaines des énergies fossiles et de la capture de carbone, souligne l'urgence de réguler cette dérive. L'influence exercée sur la science ne consiste pas ici à créer de fausses études, mais plutôt à orienter la recherche vers des champs moins problématiques pour l’entreprise : une stratégie de diversion. TotalEnergies, avec son budget colossal de 1,1 milliard de dollars par an, représente une mainmise sur la science, qui met gravement en péril la transition énergétique en détournant la recherche de certaines solutions cruciales vers des solutions technologiques qui ne remettent pas en cause notre modèle carboné. Les déclarations éclairantes du philosophe des sciences, Mathias Girel, soulignent la nature déformante de cette pratique, où plutôt que d'influencer directement les chercheurs, les entreprises financent systématiquement des sujets de recherche favorables à leurs intérêts. Cette distorsion de l'avancée de la connaissance constitue un macro-biais de financement qui façonne la recherche en fonction des agendas des entreprises, compromettant ainsi l'intégrité de la discipline. La science progresse certes, mais dans quel sens ? Les nombreux sujets délaissés par manque de financement sont les vastes terrains de notre ignorance.  

La communauté scientifique elle-même a réagi vigoureusement à cette collusion entre l'industrie des énergies fossiles et les institutions de recherche universitaires. Plus de 800 chercheurs et universitaires, rassemblés sous la bannière « Fossil Free Research » ont ainsi signé une lettre ouverte dénonçant cette collaboration et mettant en lumière le grave conflit d'intérêts qui menace la crédibilité de la recherche. Leur appel à l'action souligne l'urgence de mettre en place des mécanismes de régulation pour préserver l'intégrité et l'objectivité de la recherche scientifique.

Créer une communauté d’opinion sceptique

Orienter la science, désinformer... l’opération n’est qu’à demi-réussie si le message n’est pas largement propagé. L’objectif consiste certes à créer de la confusion auprès des instances décisionnaires, mais est bien plus ambitieux : il s’agit de semer le doute et l’ignorance à grande échelle. Et pour cela, il faut créer l’illusion d’un vaste soutien autour d’une opinion.

C’est ce que David Chavalarias, directeur de recherche au CNRS au sein de l’Institut des systèmes complexes et auteur de « Toxic data », s’est efforcé de décrypter. Il étudie les interactions sur les réseaux sociaux et la manipulation de l’opinion publique via la circulation de la désinformation. Ses travaux mettent notamment en évidence les mécanismes de propagation de la pensée climatosceptique. Ainsi, à chaque publication d’un rapport du GIEC, il observe des contre-offensives diffusant des messages anti-climat pour discréditer les conclusions scientifiques. Ces tactiques tantôt de décrédibilisation, tantôt de diversion, orchestrées via les réseaux sociaux visent à semer la confusion, jetant le discrédit sur le message d’urgence climatique. Cette ingénierie de la désinformation sur les réseaux sociaux prend avantage de la facilité avec laquelle les informations peuvent être partagées. Elles sont généralement diffusées par une petite communauté suractive, qui sans les réseaux, ne serait pas du tout audible face au quasi-consensus scientifique sur le sujet. Parmi elle, le Heartland Institute, un think tank américain conservateur et libertaire connu pour son rejet du consensus scientifique sur le changement climatique, historiquement soutenu par l’industrie pétrolière et dont le financement est aujourd’hui non transparent.

Dans son étude récente « Les nouveaux fronts du dénialisme et du climato-scepticisme : deux années d’échanges Twitter passées aux macroscopes », David Chavalarias identifie la faible expertise des émetteurs climatosceptique de messages prétendument scientifiques. « La communauté dénialiste présente des formes inauthentiques d’expertises, avec un noyau dur de comptes qui s’expriment sur une multitude de sujets, concentrent une présumée expertise et fabriquent la majorité des narratifs en circulation ». De faux scientifiques, mais aussi de faux comptes sont présents sur la toile pour créer l’illusion d’une opinion largement partagée. Le chercheur pointe du doigt les pratiques d’astroturfing répandues dans le camp des climatosceptiques. Elles sont définies comme des pratiques déloyales de propagande et de manipulation présentes notamment sur internet, visant à donner l’impression d’un phénomène de masse spontané alors qu’en réalité, il a été créé de toutes pièces pour influencer l’opinion publique. La communauté climatosceptique comporte une surreprésentation de comptes aux comportements inauthentiques (comptes « probablement bot ») de + 71 % par rapport aux communautés pro-climat (6 %). « Cette stratégie connaît actuellement un regain d’intérêt avec l’arrivée des intelligences artificielles conversationnelles de type ChatGPT, qui réduisent les coûts de ce genre d’opération tout en en augmentant l’efficacité. » ajoute David Chavalarias. Le paysage numérique n’est ainsi pas représentatif de l’état de l’opinion sur ce sujet, mais ces pratiques concourent à donner l’illusion d’une pensée alternative fortement partagée. Bienvenue donc dans le royaume du fake.

Source: Climatoscope 2021-2022; David Chavalarias, CNRS/CAMS, ISC-PIF

Twittosphère/Sphere X climatique mondiale. Le débat mondial sur le changement climatique sur Twitter/X est fortement bipolarisé avec environ 30% de climato-denialistes parmi les comptes Twitter qui abordent les questions climatiques.

Ces bulles d’opinion artificiellement gonflées, s’auto-alimentent et se radicalisent par le jeu des algorithmes qui ne proposent que ce qui plaît à l’internaute. Les contenus erronés circulent en moyenne six fois plus que les autres messages. On y trouve donc les idées les plus folles et les plus déconnectées de tout propos scientifique. Notamment, une appétence certaine pour les théories du complot.

Carlos Moreno, pionnier de la « ville du quart d’heure », en a subi les frais. Son idée est pourtant simple : aspirer à rendre tous les aspects de la vie urbaine accessibles en un court trajet à pied ou à vélo, favorisant l'écologie, la proximité, la solidarité et la participation. Malheureusement, cette vision novatrice a déclenché une tempête sur les réseaux sociaux, exposant Moreno et d'autres scientifiques à des menaces de mort. Sur les plateformes numériques, la ville en 15 minutes est diffamée comme un complot socialiste et perçue comme une menace à la liberté individuelle. Certains détracteurs, souvent climatosceptiques, la considèrent comme un prétexte pour un contrôle accru via l'identité numérique et une atteinte à la liberté liée à la propriété automobile. Des liens fictifs avec les confinements de la Covid-19 sont également avancés, suggérant une préparation à un prétendu « confinement climatique ». La ville du quart d’heure devient ainsi un exemple symbolique de la façon dont la diffusion de fausses informations en ligne peut menacer des idées novatrices visant à améliorer nos villes et notre vie quotidienne... et ainsi saper l’action climatique.                       

Ainsi, les réseaux sociaux ne sont pas simplement des témoins passifs de la polarisation, mais des agents actifs de la formation et la diffusion d'opinions divergentes sur le changement climatique. Cela souligne l'importance de sensibiliser le public à ces tactiques de désinformation et de promouvoir une éducation médiatique pour encourager une compréhension éclairée des enjeux climatiques. Al Gore et son concept des « vérités qui dérangent » demeurent d'une pertinence indéniable dans le contexte actuel. Cette expression avait été employée il y a quinze ans par l’ex-candidat à la Maison Blanche pour mettre en lumière la nature inconfortable des réalités auxquelles nous sommes confrontés en ce qui concerne le changement climatique. Cette notion trouve un écho puissant lorsque l’on constate aujourd’hui l’ampleur des campagnes de désinformation, des tactiques déployées pour semer le doute et retarder l’action collective qui s’impose.