Crédit : Solène Charasse

Tribune de Marie-Monique Robin


Avec La fabrique des pandémies, son dernier ouvrage paru cette année, Marie-Monique Robin signe un constat sans appel : si rien n’est fait pour enrayer la destruction des écosystèmes, nous connaîtrons des épidémies de plus vaste ampleur encore. S’appuyant sur des entretiens inédits avec des chercheurs du monde entier, elle déplie les mécanismes qui sont à l’œuvre dans ce terrible emballement. La sortie d’un film sous le même titre est prévue pour mai 2022. Entre deux tournages, la journaliste engagée rappelle dans nos colonnes les liens qui unissent notre santé à la nature.



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Sur le dessin [de Léonard de Vinci] on voit un homme nu, les bras tendus à l’horizontale. Son corps est inscrit dans un cercle, dont le centre est son nombril, ainsi que dans un carré, dont le centre est son sexe : « L’homme de Vitruve » est une œuvre de Léonard de Vinci, qui suggère ainsi que le microcosme du corps humain est relié au macrocosme de l’univers. « Leonardo avait tout compris », commente l’allergologue finlandais Tari Haahtela, dans un article intitulé «_Pourquoi la communauté médicale devrait prendre au sérieux la perte de biodiversité ? », qui résume le message clé de mon dernier livre La fabrique des pandémies

Fondé sur les entretiens réalisés avec 62 scientifiques issus des cinq continents, l’ouvrage montre que la réduction de la biodiversité - provoquée par la déforestation dans les zones tropicales - est la première cause de l’émergence de maladies infectieuses, comme Ébola, le sida ou la Covid 19. En détruisant les forêts primaires - pour construire des routes, exploiter le bois ou les mines, développer l’élevage, les monocultures de soja transgénique ou de palmiers à huile - les activités anthropiques rompent l’équilibre qui permettait aux agents pathogènes d’opérer  à bas bruit, selon le mécanisme de « l’effet dilution ». Les scientifiques ont en effet démontré qu’une riche biodiversité locale a une action régulatrice sur la prévalence et la virulence des virus et bactéries zoonotiques, hébergés par les rongeurs, les primates ou les chauve-souris. Le cas d’école est la maladie de Lyme, une maladie vectorielle transmise par des tiques infectées par la bactérie Borrelia Burgdorferi. Aux États-Unis, le réservoir de cette bactérie est la souris à pattes blanches, une espèce de muridés dite « généraliste », car elle s’adapte à tout type d’environnement et de nourriture. La fragmentation des forêts entraîne la disparition des rongeurs « spécialistes » - qui sont liés à des niches écologiques et à des aliments spécifiques, mais qui ne sont pas porteurs de la bactérie - ainsi que des prédateurs qui n’ont plus assez d’espace pour vivre. Résultat  : les souris à pattes blanches se mettent à proliférer, ce qui augmente la probabilité que les tiques soient infectées, lors de leurs repas sanguins, et donc le risque que les humains contractent la maladie de Lyme.

Crédit : Kévin Vincent

Le professeur Gerardo Suzán, de la Faculté de médecine véterinaire et zootechnie de l'UNAM (Mexique), un des nombreux scientifiques interrogés par Marie-Monique Robin.

Par ailleurs, l’absence de biodiversité dans les espaces urbains contribue à l’appauvrissement du microbiote (ou  flore intestinale) des enfants, ce qui affaiblit leur système immunitaire et les rend plus vulnérables aux excès inflammatoires et donc aux maladies chroniques comme l’asthme, les allergies, le diabète ou l’obésité. « La perte de biodiversité est une arme à double tranchant », explique l’épidémiologiste Jeroen Douwes (NouvelleZélande) : « d’un côté, elle favorise le contact avec des  agents pathogènes que l’Homme n’avait jusque-là jamais rencontrés ; de l’autre, elle rend les humains plus susceptibles d’être affectés profondément par ces nouveaux micro-organismes infectieux ». Ce que l’écologue de la santé Serge Morand (CNRS) résume en ces mots  : « Quelle ironie, nous sommes confrontés simultanément à deux nouvelles menaces de maladies pandémiques  : celle de maladies infectieuses transmissibles dues à de nouveaux pathogènes émergents et celle de maladies non transmissibles dues à la disparition de pathogènes dans nos lieux de vie ».

« Les scientifiques ont démontré qu’une riche biodiversité locale a une action régulatrice sur la prévalence et la virulence des virus et bactéries zoonotiques »

Vérifiée par de nombreuses études, « l’hypothèse de la biodiversité » permet de comprendre pourquoi la Covid 19 a fait très peu de victimes dans les zones rurales africaines ou asiatiques, où les villageois sont confrontés, dès leur plus jeune âge, à une grande biodiversité - végétale et animale - qui contribue au « développement d’une réponse immunitaire adaptée et efficace limitant l’infection virale  », ainsi que le soulignent les auteurs d’un article publié dans Science2 . Elle éclaire aussi sous un nouveau jour les fameux « facteurs de comorbidité » qui peuvent rendre la Covid 19 fatale pour les patients dits « à risque ». En résumé : si l’on veut éviter les prochaines pandémies qui pourraient être bien plus meurtrières que celle qui paralyse l’économie mondiale depuis un an, il faut impérativement préserver la biodiversité, voire la réintroduire, sous toutes les latitudes.

1  Tari Haahtela, Why medical community should take biodiversity loss seriously?, Porto Biomedical Journal, vol. 2, n° 1, 2017, pp. 4-5.

2  Moustapha MBow et al., Covid-19 in Africa: dampening the storm?, Science, vol. 369, n° 6504, 7 August 2020, pp. 624-626.

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 Marie-Monique Robin

Journaliste d’investigation, réalisatrice et écrivaine française, elle se consacre aux questions de justice sociale et environnementale. Son travail connaît un retentissement international et est salué à travers de nombreuses récompenses dont le prix Albert-Londres en 1995 et le prix norvégien Rachel Carson en 2009. De sa longue filmographie, reflet de ses enquêtes approfondies sur le terrain, on retient notamment le succès de Le Monde selon Monsanto (2018) ou encore Qu’est-ce qu’on attend ? (2016).

La Fabrique des Pandémies, le film

La maison de production M2R est indépendante et citoyenne. Pour financer ses films, elle s’appuie sur des logiques participatives. Pour soutenir ce film, vous pouvez répondre à l’appel à cotisation sur m2rfilms.com.



La Fabrique des Pandémies, le film

La maison de production M2R est indépendante et citoyenne. Pour financer ses films, elle s’appuie sur des logiques participatives. Pour soutenir ce film, vous pouvez répondre à l’appel à cotisation sur m2rfilms.com.



à lire et à voir
Marie-Monique Robin
La fabrique des pandémies. Préserver la biodiversité, un impératif pour la santé planétaire. Paris, 2021.