Crédit : Aurélien Mayer

La sixième extinction de masse s’accélère. L’équilibre naturel mondial est profondément modifié, entraînant des changements irréversibles sur les plans climatique et écosystémique. Étude après étude, la science nous alerte. Saura-t-on enrayer la chute du vivant ? Avec le Congrès mondial de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) et la 15ème Convention des parties pour la biodiversité de Kunming (COP15), les mois prochains seront décisifs.



La science sonne l’alarme

Depuis une vingtaine d’années, les rapports des scientifiques se multiplient. Issus de collaborations et d’études menées aux quatre coins du globe, ils convergent tristement. Le constat est unanime : la nature voit son état déjà critique se dégrader à vitesse grand « V ». Selon l’IPBES (la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques), ce déclin est sans précédent et, chose particulièrement préoccupante, en pleine accélération. Les taux d'extinction actuels atteignent des records : des centaines, voire selon les espèces, des milliers de fois plus élevés que les taux de base. Les chercheurs derrière l’étude au titre explicite « Les vertébrés en voie de disparition, indicateurs de l'anéantissement biologique et de la sixième extinction de masse » publiée récemment dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), expliquent cet emballement : « Les interactions biologiques étroites des espèces tendent, quand certaines disparaissent, à pousser les autres espèces vers l'anéantissement. Ainsi, l'extinction engendre l’extinction ».

Résultat : un million d’espèces animales et végétales est menacé de disparition d’ici les trois prochaines décennies. À savoir une sur huit. Et le bilan s’alourdit chaque année lors du recensement de la biodiversité par l'UICN et la sortie de sa liste rouge des espèces menacées. Saviez- vous qu’aujourd’hui un tiers des chênes sont au bord de l’extinction ? Que l’albatros d’Amsterdam ne compte plus désormais que quinze couples ? Qu’il ne reste que quelques années avant que n’aient disparu de nos contrées nos si chers hérissons ?

Des impacts sans précédent sur nos vies

Sans vouloir verser dans la collapsologie, un diagnostic clair et sans détour s’avère décisif quant aux enjeux de la perte vertigineuse en biodiversité, si elle n’est pas inversée. Car cette tendance met in fine en péril la survie de la population humaine. La menace est d’ordre existentiel. Comme le rappelle l’éminent scientifique Robert Watson, « nous sommes en train d’éroder les fondements mêmes de nos économies, nos moyens de subsistance, la sécurité alimentaire, la santé et la qualité de vie dans le monde entier ». La professeure Sandra Díaz, ayant co-présidé l'évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques de l’IPBES, constate également que « les contributions apportées par la biodiversité et la nature aux populations sont notre patrimoine commun et forment le plus important 'filet de sécurité' pour la survie de l'humanité. Mais ce filet de sécurité, prévient-elle, a été étiré jusqu'à son point de rupture ».

Rappelons-le, la biodiversité est le socle indispensable à nos vies. Sur le plan alimentaire, 75 % des types de cultures dans le monde dépendent de la pollinisation assurée par les insectes et autres animaux. En matière de médecine, les trésors jusqu’ici découverts de la nature permettent à quatre milliards de personnes de se soigner. Les produits naturels composent par exemple 70 % des médicaments utilisés contre le cancer, sans compter qu’ils sont une source d’inspiration pour la création de produits synthétiques. Sur le plan climatique, les écosystèmes marins et terrestres représentent d’énormes puits de stockage pour les émissions carbone issues de l’activité humaine. Les scientifiques parlent d’une séquestration brute de 5,6 gigatonnes par an, soit près de 60 % des émissions anthropiques mondiales. Le problème : plus les milieux se dégradent, plus les industries alimentaire, pharmaceutique, et bien d’autres, auront des difficultés à fonctionner.

Activités économiques, moyens de subsistance, santé et bien-être... l’avenir des futures générations et la construction d’une société durable dépendent intrinsèquement de la préservation du patrimoine naturel mondial. L’IPBES constate que l’état actuel des écosystèmes, et les scénarios qui se profilent, compromettent les progrès vers la réalisation de 80 % des cibles évaluées des objectifs du développement durable de l’ONU liés à la pauvreté, à la faim, à la santé, à l'eau, aux villes, au climat, aux océans et aux terres. En termes économiques, cela se traduit par de lourdes pertes. La dégradation des terres, par exemple, a réduit la productivité de 23 % de la surface terrestre mondiale et la production agricole menacée par la disparition des pollinisateurs est évaluée entre 196 et 485 milliards d’euros.

L'activité humaine a contraint la plupart des espèces sauvages d’augmenter la distance qu’elles parcourent de 70 % en moyenne

Un tournant pandémique

Les disruptions au sein des écosystèmes présentent des dangers jusqu’alors largement ignorés, avec des réactions en chaîne susceptible d’impacter la santé des Hommes et leurs modes de vie. Les pandémies font parties de ces risques majeurs. Nombreux ont été ceux et celles à réaliser cela avec l’apparition de la COVID-19, évènement marqueur d’un réel tournant dans la prise de conscience que les santés de la faune, de la flore et des humains sont finalement un seul et même tout. Comme le résume Isabelle Autissier, présidente d’honneur du WWF France, « il n’y a pas d’Homme en bonne santé sur une planète malade ».

Au cours de cette année semblable à aucune autre, les scientifiques se sont penchés sur la question pour comprendre ces liens étroits et qualifier ce concept de « santé unique » ou de « santé planétaire ». Dans son récent rapport sur la biodiversité et les pandémies, l’IPBES établit que 70 % des maladies émergentes et presque toutes les pandémies connues sont des zoonoses, c’est-à-dire causées par des microbes d’origine animale. Fait inquiétant, le risque de pandémie est en forte augmentation avec plus de cinq nouvelles maladies survenant chaque année chez l’humain et susceptibles de se propager. Les experts estiment qu’il existe 1,7 million de virus actuellement non découverts chez des hôtes mammifères et aviaires. Parmi eux, 631 000 à 827 000 auraient la capacité d'infecter l'Homme.

En cause, un contact plus rapproché entre les animaux sauvages, le bétail et les humains qui favorise la diffusion des microbes. Dans des écosystèmes intouchés, tous les agents pathogènes sont à leur place en un équilibre fragile. Aujourd’hui, les milieux naturels sont lourdement perturbés par la main de l’Homme avec, notamment, la transformation des terres, les expansions et intensifications agricoles, le commerce et la consommation d’espèces sauvages. Autres facteurs aggravants : le recours excessif à des antibiotiques et l’augmentation exponentielle de la population mondiale, des modes de consommation et des échanges globalisés.

En interrogeant les scientifiques sur les réponses à apporter à ces menaces qui pèsent sur la santé publique et l’économie mondiale, ceux-ci sont formels : sans la mise en place de stratégies préventives, les pandémies qui suivront celle que nous connaissons aujourd’hui seront plus fréquentes, plus contagieuses, plus mortelles et plus dures encore pour l’économie. Les politiques purement réactives, avec la mise en place de mesures de santé publique et la course à la création de vaccins sont inadaptées. La crise de la COVID-19 a démontré qu’il s’agit d’une voie lente et incertaine. Il est crucial d’agir en amont.

Sur le plan économique, les chiffres plaident également pour la prévention. Les dommages liés aux pandémies sont en effet estimés à plus de 1000 milliards de dollars US par an. Un montant, en constante croissance, qui contraste avec les stratégies mondiales de prévention des pandémies fondées sur la réduction du commerce d'espèces sauvages, du changement d'affectation des terres et le renforcement de la surveillance « One Health », dont le coût est évalué entre 22 et 31,2 milliards de dollars US. L’heure est donc à l’action pour répondre à cet avertissement de Mère Nature. C’est aussi ce que confirment les 62 scientifiques interrogés par Marie-Monique Robin pour la rédaction de son ouvrage « La fabrique des pandémies » paru en février 2021 : le meilleur antidote à la prochaine pandémie repose sur la préservation de la biodiversité. Éviter la « bombe biologique » et sauvegarder les espèces revient à maintenir une barrière protectrice entre les Hommes et les agents pathogènes présents dans la nature. Au-delà de vaccins et autres mesures sanitaires, ce sont bel et bien les réponses pour solutionner les causes profondes de la détérioration du patrimoine naturel de la planète qui détermineront l’avenir de l’Humanité.

Source : IPBES, 2020

S'attaquer aux causes anthropiques

Avec une population mondiale passée de 3,7 milliards à 7,6 milliards en moins de 50 ans, l’Homme a littéralement colonisé la Terre. Ce boom démographique précipité s’accompagne d’une pression inédite sur les écosystèmes. Une très récente étude publiée dans Nature Ecology & Evolution, explique que l’activité humaine a contraint la plupart des espèces sauvages à augmenter la distance qu'elles parcourent de 70 % en moyenne. Forcées de modifier leurs comportements et de se déplacer plus loin pour échapper aux nuisances humaines, elles dépensent bien plus d’énergie, s’exposent davantage aux prédateurs et voient leurs conditions de reproduction dégradées. La survie de nombreuses espèces sauvages est ainsi menacée.

C’est principalement l’agriculture, mais aussi l’urbanisation et les activités touristiques et de loisirs qui sont mises en cause. En bref, là où l’Homme gagne du terrain sur la nature. À noter que la superficie urbaine a doublé à l’échelle mondiale depuis 1992 et qu’à ce jour, plus d’un tiers de la surface terrestre est utilisée pour la culture ou l’élevage. Le vivant est remodelé : sur l’ensemble des mammifères de la Terre, seulement 4 % sont sauvages et 70 % des oiseaux sont de la volaille destinée à atterrir dans nos assiettes. Des tendances qui s’inscrivent en réponse à la croissance de la population et de la consommation globale au grand détriment des forêts, des prairies ou encore des zones humides dont 85 % de la surface ont d’ores et déjà disparu. En plongeant la tête sous l’eau pour s’intéresser aux écosystèmes marins, le tableau ne s’améliore guère. Les scientifiques y constatent des dégradations conséquentes avec pas moins de deux tiers de l’ensemble des milieux altérés dans les mers et seulement 3_% des océans exempts de pression humaine. En cause ? Les activités liées à l’exploitation directe d’organismes – principalement à travers la (sur)pêche des poissons, mollusques et crustacés – et le changement d’affectation des milieux naturels pour l’extraction et l’acheminement d’énergies fossiles ou l’aménagement des côtes pour les infrastructures par exemple.

Imprudent, l’Homme a ainsi cherché à dominer la Terre sans considérer qu'il faisait partie de la biosphère dont il consommait toutes les ressources. Des besoins infinis, avec une vision erronée d’une planète disposant de ressources et d’espaces illimités, ont poussé à toujours plus d'extraction, de production, de transformation. Résultat : nous nous trouvons aujourd'hui sur une planète très artificielle, faite d'objets et de déchets se substituant à la nature et dont la masse excède même désormais la biomasse. Ce sont les chercheurs du Weizmann Institute of Science qui ont établi cette mesure assez parlante : « Nous constatons que la Terre se trouve exactement à un point de croisement. En 2020, la masse anthropogénique, qui a récemment doublé tous les 20 ans environ, [ a dépassé ] toute la biomasse vivante mondiale. » Une étape aussi bien quantitative que symbolique de l'Anthropocène, le signe d’une insoutenable pesanteur de l’être humain.

Le saviez-vous ?

Au moins un quart de la surface terrestre mondiale est traditionnellement gérée, possédée, utilisée ou occupée par des peuples indigènes. Ces zones comprennent environ 35 % de la superficie terrestre officiellement protégée. Les institutions communautaires de conservation et les régimes de gouvernance locale sont globalement considérés efficaces pour prévenir la perte d'habitat.

Source : IPBES, The Global Assessment report on biodiversity and ecosystem services, 2019. 

Conjuguer climat et biodiversité

Changement climatique et effondrement du vivant sont des phénomènes liés exerçant des facteurs aggravants mutuels à l’échelle globale. Comme emprisonnés dans une spirale, ils sont deux maux impossibles à dissocier et qu’il importe de traiter ensemble. Prenons l’effet de serre : la perte de biodiversité, issue de la déforestation et de l’altération des milieux humides et marins, signifie moins de captation de CO2, ce qui accélère le réchauffement climatique. En sens inverse, le réchauffement planétaire accéléré exacerbe les impacts négatifs sur les écosystèmes marins, terrestres et d’eaux douces. Les espèces manquent de temps pour s’adapter et disparaissent.

Jusqu’alors, les rendez-vous internationaux et les rapports sur les deux sujets ont été très majoritairement distincts, mais les experts réalisent progressivement la nécessité d’adopter une approche coordonnée. Le rapport de l’UNEP « Making Peace with Nature » de février 2021 souligne les liens profonds qui existent entre les questions du climat, de la biodiversité, de la dégradation des terres et de la pollution. Il met en garde contre les risques d’effets indésirables à traiter les sujets en silos. Ainsi, les schémas de boisement à grande échelle et le remplacement de la végétation naturelle par des monocultures destinées à la fourniture de bioénergie peuvent être préjudiciables à la biodiversité et aux ressources en eau. De même, les installations de centrales solaires photovoltaïques ou de parcs éoliens, bénéfiques pour la transition vers des énergies vertes, doivent être abordées en lien avec la biodiversité.

Dans cet esprit, l’IPBES et l’IPCC, représentant respectivement les plateformes intergouvernementales scientifiques sur la biodiversité d’un côté et, sur le changement climatique de l’autre, ont débuté une collaboration rapprochée pour se pencher sur les corrélations étroites qui existent entre leur sujet d’expertise.

Refuges de biodiversité, 35 % des mangroves ont disparu au cours des 20 dernières années. De plus, plus de 85 % des zones humides ont disparu.

La COP 15 de Kunming en ligne de mire

2020 marquait l’échéance des Objectifs d’Aichi pour la biodiversité et s’est soldée par un échec sans équivoque. Jusqu’ici, les actions pour protéger la nature et conserver les innombrables services qu’elle nous rend n’ont pas été à la hauteur. Cependant, petit à petit, des initiatives voient le jour. Elles s’additionnent les unes aux autres pour dessiner des voies d’espoir. Experts, scientifiques, jeunes et moins jeunes engagés pour la nature, ONG, communautés indigènes, entreprises pionnières... L’appel à l’action est de plus en plus retentissant. La réponse espérée ? Que les différents acteurs, et particulièrement les gouvernements, prennent des engagements à la hauteur de la détresse environnementale pour la prochaine décennie lors de la définition de nouveaux objectifs pour la biodiversité à l’occasion de la quinzième Conférence des Parties à Kunming et du Congrès mondial de la nature à Marseille.

Des signes encourageants apparaissent sur la scène politique. Ursula von der Leyen, par exemple, réclame un pacte international pour préserver la biodiversité et un passage à l’action. La présidente de la Commission européenne entame les premiers pas au niveau communautaire avec deux volets principaux : la mise en œuvre d’une législation garantissant que la demande du marché de l’UE n’entraine pas de déforestation et la présentation d’un « cadre juridique pour la restauration d’écosystèmes sains ». Du côté des Nations Unies, 84 responsables politiques – dont le Luxembourg – se sont d’ores et déjà engagés pour inverser la perte de la biodiversité d’ici 2030 avec le « Leaders’ Pledge for Nature ». Ils envoient un signal uni pour intensifier l’ambition mondiale et entamer des actions à la hauteur des engagements nécessaires pour la sauvegarde et la restauration de la biodiversité. Des mesures concrètes et chiffrées sont également entérinées, comme à travers la Global Ocean Alliance au sein de laquelle 30 pays sont engagés pour la protection d’au moins 30 % des océans d’ici 2030.

Source : CBD 2020a, GBO - 5SPM

Actions coordonnées pour la protection et la restauration de la vie sur Terre. Un ensemble d'actions est nécessaire pour redresser la biodiversité : 1. Protection et Restauration des écosystèmes 2. Limitation du changement climatique 3. Lutte contre la pollution, les espèces invasives et la surexploitation 4. Production durable de biens et services 5. Limitation de la consommation et des déchets.

La prochaine décennie sera décisive, historique, pour l’avenir de l’humanité. Pour placer la planète sur la voie de la guérison, il faudra certes intensifier la conservation et la restauration des écosystèmes mais aussi s’engager sur la voie de la mitigation. Agriculture, pêche, alimentation, finance, construction, commerce, tourisme, mobilité... c’est une transition systémique et globale des modes de production, de distribution, de consommation et d’échanges qui est nécessaire. Un changement de paradigme appelé de ses vœux par l’UNEP (voir schéma ci-dessus) qui préconise un ensemble de mesures intégrées combinant ces actions de conservation et de restauration avec des mesures supplémentaires pour faire face aux pressions exercées sur les habitats naturels tant du fait de l'offre que de la demande des marchés. Une invitation à l’évolution vers une société durable et en harmonie avec l’ensemble du vivant qui la compose. Une réalité pour demain ?

Le déclin vertigineux de la biodiversité
1/3

Plus d'1/3 de la surface terrestre mondiale est dédiée à la culture ou à l'élevage. 

4 %

Seulement 4 % des mammifères de la Terre sont des animaux sauvages. 

68 %

En 50 ans, les populations de vertébrés ont décliné en moyenne de 68 %.

3 %

Seuls 3 % des océans sont décrits comme exempts de pression humaine.

70 %

Parmi tous les oiseaux, 70 % sont la volaille que nous mangeons. 

1 million

d'espèces d'animaux et de plantes sont menacées d'extinction