À la « Ciudad Dulce », cité douce ou « sucrée » du Costa Rica, pollinisateurs, colibris, arbres et plantes endémiques ont désormais une place de choix dans l’aménagement de la ville. Un projet urbain inédit, récompensé par le Wellbeing Cities Award 2020, y reconnaît l’impact de la biodiversité sur le bien-être de ses citoyens. Les autorités municipales sont invitées à prendre en compte la richesse du vivant pour l’ensemble de leurs décisions.



Si le Costa Rica parade en tête des classements internationaux en matière de biodiversité, loué pour ses écosystèmes préservés et sa nature luxuriante, cette réalité malheureusement s’arrête net aux portes des espaces urbains. Justement. C’est tout le défi, très ambitieux, que s’est fixée la ville de Curridabat, située non loin de la capitale du Costa Rica dans la province de San José. Le pari ? Accueillir la biodiversité en ville, l’intégrer grâce à un projet urbain novateur dans différents secteurs de son développement… et ce, en partant des abeilles.

 « Ciudad Dulce », une cité douce et sucrée donc, dont le surnom fait référence aux pollinisateurs quibutinent le nectar des fleurs. Un point de départ inédit pour la planification urbaine et tout un programme pour expliquer aux habitants, en les reconnectant à la nature environnante, le rôle essentiel que joue la faune et la flore dans le développement d'une ville saine qui fleure bon le bien-être ! 

Droit de cité pour les pollinisateurs

Au coeur de ces plans d’urbanisation, l’attention a été avant tout portée à la libre-circulation des papillons, chauve-souris, colibris et abeilles. La ville a en effet aménagé des « bio-couloirs », véritables liaisons entre les différents espaces verts qui permettent à ces pollinisateurs de voyager à travers parcs et jardins, en rencontrant le moins d’obstacles possibles. Cette « connectivité écologique » prend la forme de patios, de jardins, ou encore de trottoirs partagés, comprenant une largeur minimale garantie de 1,5m pour les piétons et de 0,5 m d’espace végétalisé pour les insectes et autres « concitoyens ». Considérés comme des infrastructures à part entière de la ville, les 180 parcs de Curridabat abritent désormais de multiples « hôtels à abeilles » et nichoirs. La municipalité a également pris soin de planter et réintroduire de nombreuses espèces végétales endémiques. Cette transformation des espaces urbains permet de tirer profit de nombreux services écosystémiques, avec des conséquences positives sur la qualité de vie des habitants. La nature en ville contribue en effet au stockage du carbone, à réduire les températures ambiantes. De plus, les pollinisateurs jouent un rôle essentiel dans le développement de la flore, et donc dans l’aménagement et l’entretien du sol et du territoire.

Photo : Municipalidad de Curridabat

Le plan d’aménagement des trottoirs de Curridabat prévoit une largeur végétalisée minimale de 50 cm afin de faciliter la circulation des insectes et autres petits animaux.

Repenser la ville à l’aune des écosystèmes

Face aux importants flux migratoires ruraux, des villes comme Curridabat ont dû s’adapter rapidement à leur population croissante et ont été confrontées en urgence à des processus d’urbanisation accélérés. Pour répondre aux défis engendrés par ces bouleversements urbains, une analyse territoriale a été lancée sur plusieurs années à Curridabat pour mieux comprendre les expériences de vie au sein de la ville. La vision de la ville douce, lancée en 2015, produit désormais ses effets. En reconnaissant l'interdépendance entre les citadins et la biodiversité, ce projet hors du commun surmonte l'antagonisme de longue date entre la ville et la nature qui a caractérisé le développement urbain traditionnel et engendré une artificialisation massive des territoires et une utilisation peu soutenable des ressources. Une nouvelle gestion de l’eau a ainsi été imaginée dans le but de concevoir l’espace public en fonction de la dynamique naturelle de l’eau. Ce concept de « ville-éponge» tend à retarder, retenir, stocker, puis réutiliser ou évacuer l'eau de pluie uniquement lorsque cela est nécessaire. Il s’agit d’adapter la cité aux rivières et ruisseaux qui la traversent, de se servir de l’écosystème présent sur le territoire tout en le respectant et non en le contrant, comme le feraient des systèmes de drainage traditionnels. Cette même philosophie se retrouve dans la gestion des sols. Curridabat repense l'utilisation des terres dans le cadre de son aménagement urbain : elle évite leur imperméabilisation en favorisant une végétation biodiversifiée, préserve les lits des rivières et considère les sols comme une ressource locale vitale, promeut les pratiques d'agriculture biologique, réutilise les déchets organiques... Avec un recours privilégié aux énergies renouvelables et une utilisation respectueuse des ressources naturelles, la ville souhaite s’inscrire au sein du modèle cyclique de l’environnement avec lequel elle cohabite.

Photo : Municipalidad de Curridabat

Une démarche holistique

Les écosystèmes préservés sont source de bien-être, et une majorité d'habitants de la ville déclarent être en contact direct avec la nature au moins six fois par semaine. Cependant, c'est un programme plus large que la ville de Curridabat a déployé pour améliorer la qualité de vie de ses habitants. L’actuel plan municipal de « ville douce » établi pour une durée de 5 ans (2018-2022) a été élaboré sur cinq dimensions de bien-être, recouvrant l’expérience globale d’un citoyen : la biodiversité, l’infrastructure, l’habitat, la coexistence et la productivité. Le but de cette dernière dimension est de transformer la ville en un écosystème urbain productif capable de générer ses propres ressources comme l’électricité ou la nourriture. Il s’agit d’inverser la tendance des villes à sous-estimer leurs capacités de production et à dépendre des zones rurales. En réalité, la biodiversité est approchée comme la base à partir de laquelle tous les autres aspects du développement peuvent émerger. Pour ce faire, la municipalité s’est consacrée à la réalisation de sept projets principaux : la gestion de l’eau, le rétablissement de la santé des sols, la sécurité dans les lieux publics, l’amélioration du transport, la promotion d’une alimentation raisonnée, l’attention à la santé mentale des citoyens et la consolidation d’une gouvernance locale et participative. Un programme qui entend inverser la donne et sortir Curridabat d’un modèle de consommation intensif et d’extraction pour s’orienter vers des écosystèmes urbains productifs. Une ville qui ambitionne de se transformer totalement... et dire qu’au départ il s'agissait d’une simple histoire d’abeilles.

Le saviez-vous ?


Un pays qui ouvre la voie

Bien connu des amoureux de la nature, le Costa Rica, qui ne couvre que 0,03 % de la surface de notre planète, abrite environ 6% de la faune et de la flore mondiale. Un trésor de biodiversité que le pays précurseur de l’éco-tourisme entend protéger et conserver, bien conscient que ce patrimoine naturel contribue fortement à son PIB, à l’industrie et à l’emploi. Consacré champion de la Terre par les Nations Unies en 2019 pour son rôle pionnier dans la lutte contre le changement climatique, le pays a présenté le 3 juillet 2020 son nouveau modèle national de développement économique et social : Costa Rica + Natura. Financé par l’Europe, ce programme entend renforcer et consolider la biodiversité du pays grâce à différentes initiatives protégeant la faune et la flore. L’objectif ? Intégrer la biodiversité dans tous les secteurs d’activités économiques (transport, énergie, culture et éducation) et lancer une trajectoire de décarbonation totale de son économie d’ici 2050.

BioAlfa : une bibliothèque consacrée à la biodiversité

En juin 2019, un projet pilote de 10 ans a été lancé au Costa Rica : BioAlfa (abréviation de BioAlfabetizado). À la tête du projet, deux écologistes américains : Daniel Janzen et Winifred Hallwachs. Leur ambition ? Que le pays devienne le plus « code-barré » au monde en identifiant 80 à 90 % de la biodiversité (près d’un million d’espèces multicellulaires) et en rendant ces informations accessibles à tous. Une façon de vulgariser des données scientifiques et d’éduquer la population à la connaissance de la biodiversité.

MEET WITH

Irene García Brenes

Conseillère à la ville de Curridabat, elle y dirige l’équipe d’innovation du projet urbain Ciudad Dulce. Cette urbaniste chevronnée a imaginé le modèle d’une ville où il fait bon vivre, en ré-invitant la biodiversité dans le paysage urbain.

INTERVIEW


Sustainability MAG : Vous êtes à l’origine de Ciudad Dulce ! Quel rôle avez-vous et continuez-vous de jouer dans l’élaboration de ce projet urbain ambitieux ?

Irene García Brenes : L’aventure a commencé en 2015. J’ai ressenti le besoin de m’investir à plus grande échelle dans le développement de Curridabat et j’ai fait une proposition au maire. Il était question de réaliser un inventaire des nombreux services écosystémiques qu’une ville peut offrir, et de prouver que le bien-être des habitants commence par une relation équilibrée avec la nature. À l'origine, il s’agissait simplement d’un projet sans financement ayant pour but de ramener les abeilles dans le milieu urbain. Aujourd’hui, ce projet est une stratégie ambitieuse de développement multidimensionnel appelé « ville douce ». Mon rôle a été de réintroduire la science au coeur des politiques publiques et de mettre sur pieds une équipe d’innovation multidisciplinaire. D’une simple idée, le projet est devenu une vision de ville, et finalement, une proposition politique qui a gagné les élections.

Vous parlez des abeilles, des pollinisateurs ainsi que de tous les êtres vivants comme des citoyens à part entière. Quelle importance ont-ils dans l’organisation de la ville ?

Curridabat vise à assurer le bien-être de tous ses habitants quels qu’ils soient. Nous défendons l'idée que la biodiversité et les services écosystémiques sont à l'origine de la prospérité d’un lieu et qu’ils sont des facteurs clés pour faire face aux défis de notre époque comme le changement climatique ou la prévention de l'apparition de pandémies zoonotiques. La biodiversité a un rôle essentiel à jouer au sein de nos sociétés, ainsi que des droits à faire respecter. 

C’est donc la logique « One Health » que vous défendez, où la santé des humains, celle des animaux et celle de l’environnement sont intrinsèquement liées.  

Tout à fait ! Concrètement nous avons développé, grâce à des fonds de l’ONU, un potager et une serre afin de cultiver nos propres produits locaux. Partager avec les habitants des savoirs sur les plantes locales, leurs bienfaits, leur culture et leur préservation nous permet de promouvoir nos ambitions de « zéro déchet » et de « jardins urbains ». Ce programme vise à doter les citoyens, en particulier ceux issus des communautés défavorisées, des compétences nécessaires pour mener une vie saine et équilibrée. Nous soulignons l’importance de prendre soin de sa santé mentale, avec une bonne alimentation et en étant au contact de la nature. La santé mentale est réellement un facteur déterminant du bienêtre, et devrait être une priorité et l’indicateur de progrès social pour tout gouvernement. Pour les décideurs politiques, porter une attention au bien-être, c’est aussi éviter de futures dépenses liées à des maladies ou des pathologies en fournissant aux citoyens les savoirs et moyens de prévention.

Photo : Municipalidad de Curridabat

Avez-vous d’autres projets en cours, notamment sur le plan social ?

Oui ! Par exemple la ville de Curridabat investit beaucoup d’énergie pour soutenir ses maisons de retraite. Cette collaboration étroite entre les pouvoirs locaux et les établissements publics pour personnes âgées nous a valu d’être officiellement reconnus comme une ville adaptée aux seniors. Nous disposons également d’un centre d’accueil spécialisé pour le traitement de personnes âgées sujettes à des problèmes d'alcool ou de drogue. Enfin, avec l’aide de fonds publics et privés, nous allons pouvoir ouvrir un centre de soins de jour, axé sur les troubles de la santé mentale du troisième âge et utilisant la nature comme outil thérapeutique. 

Concrètement, comment évaluez-vous les effets de votre politique ?

Notre ville a conçu un système permettant d’évaluer efficacement l’impact de ses différentes actions sur le territoire. Pour ce faire, le conseil municipal s’est associé à l’Ecological Modelling Unit (EMU) du centre de Recherche et d’Enseignement supérieur en Agriculture Tropicale, spécialisé dans la recherche sur l’impact anthropique du changement climatique. 26 indicateurs de suivi ont été définis. De plus, un outil de mesure du sentiment de satisfaction de la vie des citoyens a été mis en place et montre des résultats prometteurs en ce qui concerne un meilleur contact avec la nature et le bien-être urbain.

Curridabat est un modèle hors du commun. Est-ce que d’autres villes se sont déjà inspirées de la Ciudad Dulce ?

Oui, l'une des missions importantes de la ville consiste à partager les initiatives concrétisées sur le terrain avec d’autres municipalités, des institutions gouvernementales comme le Ministère de l’Éducation, ou encore des villes à l’étranger. Le plan officiel de « ville douce » a été adopté en tant que politique publique et a démontré son potentiel pour devenir un nouveau modèle de développement pour les petites et moyennes agglomérations. Un grand nombre de villes dans le monde ont les mêmes caractéristiques que Curridabat : de petite taille, sans planification urbaine et faisant face à une croissance rapide due aux migrations urbaines. Cependant, ce type de villes possèdent généralement de nombreuses richesses naturelles qui doivent donc être gérées efficacement pour conserver leur potentiel de prospérité durable. Notre modèle peut ainsi espérer redéfinir le rôle que les petites et moyennes villes jouent sur la scène mondiale. Depuis 2019, Curridabat collabore notamment avec la ville de Chiapas au Mexique qui déploie sa politique « Dulce Bienestar ». Il est certain que notre premier prix au concours des New Cities Award dans la catégorie « Priorité au bien-être » nous a apporté de la reconnaissance et un certain prestige. Ce n’est pas tout, cette année nous avons également reçu un prix de la charte par le CNU (Congrès pour un Nouvel Urbanisme) et le « Pet Friendly City Award ».

Photo : Municipalidad de Curridabat

Par où commencer si l’on souhaite transformer sa ville en cité douce ?

Le premier pas est de définir une vision de la ville en fonction de ses caractéristiques, de sa position géographique, et de ses besoins. Il faut se poser cette question : comment est-ce qu’une communauté peut ajouter de la valeur à la planète au lieu de lui en soustraire ? Quelle que soit la réponse, il faut travailler à partir d’un projet ascendant et participatif. Il est toujours possible de s’inspirer ou de copier certains outils développés par d’autres villes, mais il est évidemment crucial de les adapter au territoire concerné.