Comment le gouvernement luxembourgeois se positionne- t-il face à l’accélération de l’IA?
Avec mon équipe et d’autres ministères clés, nous avons créé le comité interministériel des politiques numériques (CIPN) chargé de superviser l'agenda de la Décennie numérique du Luxembourg et d’élaborer la nouvelle stratégie nationale 2030 en matière d’intelligence artificielle. Conçu pour favoriser les échanges entre toutes les parties prenantes et coordonner les actions en clarifiant les responsabilités, ce comité permet de réaliser un état des lieux pour définir la nouvelle direction à suivre. Notre stratégie vise à positionner le Luxembourg comme un leader des technologies de pointe, en garantissant que l'IA soutienne à la fois le progrès sociétal et la croissance des entreprises, dans le respect des normes éthiques et d'une création de valeur durable.
Bien que la stratégie IA 2030 soit prévue pour le printemps 2025, plusieurs projets majeurs ont déjà été lancés, comme « IA for Gouv » qui vise à intégrer l’IA dans les administrations, pour n’en citer qu’un.
Quels sont les éléments clefs de votre réflexion stratégique ?
Pour réussir dans l’IA, plusieurs facteurs sont essentiels : des infrastructures solides pour assurer la connectivité et la puissance de calcul, la gestion des données avec un cadre de gouvernance clair et efficace, et enfin, le développement des compétences, tant pour les experts que pour l’ensemble de la population. Le Luxembourg est plutôt bien positionné sur le plan technologique, notamment grâce à son superordinateur Meluxina, et peut capitaliser sur des secteurs prêts à la transition où il dispose d’une expertise, comme la finance, mais il reste d’importants progrès à réaliser dans ces trois domaines clés.
S’agissant des compétences en IA précisément, selon le Tortoise Global IA Index, le Luxembourg est à la traîne sur ce plan. Alors que, selon l’étude d’Implement Consulting Group, 72% des métiers vont être amenés à évoluer en bénéficiant de l’assistance IA, quels sont les efforts nécessaires pour préparer la force de travail du pays ?
Ces chiffres concordent également avec ceux du rapport européen sur l’avancement de la décennie numérique. Même si le pays dispose d’excellents experts, les compétences générales en IA sont à renforcer. Afin de répondre à ce défi, le Luxembourg adopte une approche globale pour combler ce déficit, comprenant des réformes éducatives, des programmes de perfectionnement professionnel et des initiatives stratégiques pour attirer et retenir les meilleurs talents. L'objectif est de garantir que notre main-d'œuvre et nos secteurs industriels soient pleinement préparés à jouer un rôle de premier plan dans un avenir où l’IA sera essentielle. Mais la place de la technologie doit être bien entendu encadrée, en soulignant qu'elle doit alléger les tâches répétitives sans pour autant remplacer l'humain.
Parallèlement, nous travaillons sur des politiques pour familiariser le public avec l'IA. Des projets comme « Elements of AI », visant à enseigner les bases de l'IA à 1 % de la population, rencontrent un grand succès et vont se poursuivre. Il y a, je pense, deux priorités en la matière : rendre l'IA accessible à tout le monde et encourager son usage pour comprendre le potentiel de cette technologie et apprendre à l'utiliser d'une façon intelligente.
Le gouvernement souhaite encourager les entreprises à tirer profit des avantages de l’IA, notamment les PME. Comment voyez-vous ce potentiel ?
L'IA représente une formidable opportunité pour les entreprises qui peuvent l'intégrer dans leurs processus quotidiens. Nous souhaitons éviter de nous concentrer uniquement sur les « pure players » car cela négligerait les PME qui sont à la base de la véritable création de valeur dans notre économie. L'amélioration de l'efficacité des opérations, l'adoption de modèles d'affaires plus respectueux de l'environnement, ainsi que l'amélioration de la prise de décision par des analyses avancées, sont autant de pistes pouvant déjà être explorées à petite échelle avec un impact significatif à plus long terme.
L’écosystème économique luxembourgeois profitera-t-il d’une application rapide de l'IA Act ?
Grâce à son écosystème économique dynamique, le Luxembourg fait partie des pays précurseurs en matière de digitalisation. Notre pays est en outre l’un des premiers où un projet de loi a été déposé pour mettre en œuvre certaines dispositions du AI Act. Le projet de loi désigne les autorités compétentes pour superviser l’application du règlement. Déjà aujourd’hui, ces autorités collaborent avec les ministères concernés dans le cadre des travaux du AI Board européen pour garantir une approche nationale cohérente et accompagner au mieux l’adoption de l’IA. Le cadre réglementaire européen garantit une utilisation responsable de l'IA, en protégeant les droits individuels tout en favorisant l'innovation. Il repose sur une approche fondée sur les risques, régulant uniquement un nombre restreint de cas d'utilisation, et offre aux entreprises une sécurité juridique nécessaire pour innover en toute confiance.
Comment voyez-vous le Luxembourg avec l’IA dans 10 ans ? Quelle est votre ambition ?
Notre ambition est de faire du Luxembourg l'un des pays les plus innovants en matière d'IA, en bâtissant une « Smart Nation » capable d'exploiter l'IA de manière intelligente pour rendre le fonctionnement des entreprises et de l'État plus efficace. Nous sommes déterminés à faire de l’IA un levier pour le bien commun, en conciliant innovation et responsabilité. Cela passe par des investissements dans les compétences numériques et l’IA appliquée, afin de préparer l’avenir de tout un chacun.
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