Avec l’IA, les humains se sont crus encore plus fantastiques, encore plus puissants, encore plus, ... ! Au mépris de l’histoire des sciences et du savoir, les humains ont cru enfin disposer d’un outil qui résoudrait et les déchargerait de tous leurs problèmes, même les plus ardus. Aveuglée par cette pseudo- illusion incroyablement impactante sur le monde, une partie de l’humanité en a oublié la culture de la révérence sur laquelle ont reposé, depuis la nuit des temps, nombre de systèmes. Or, aujourd’hui, l’état de la planète nous oblige à l’humilité. Tout nous exhorte au retrait, au recul, à une forme de décroissance. Et surtout, tout cela doit nous inciter à refonder le politique, non pas seulement en termes de techniques et de souveraineté humaine, mais en termes de solidarités et de partage du monde. L’objectif n’est évidemment pas d’abandonner l’intelligence artificielle mais de commencer par identifier ce qu’elle nous apporte et ce qu’elle nous retire, ce que nous voulons garder, et ce que nous voulons abandonner, pour construire quelle société et envisager quel avenir pour l’humanité.
Il y a plus d’un demi-siècle, un auteur de science-fiction bien connu, un certain Isaac Asimov, a énoncé les 3 + 1 lois de la robotique. Elles sont formulées dans plusieurs textes et énoncent des limites à l’action des robots afin de protéger les humains et l’humanité. À bien y regarder, ces lois n’ont jamais servi à réguler les comportements de machines automatisées ou de robots. Ces lois ne sont que le miroir que nous devons nous tendre, à nous humains qui concevons, surproduisons et exploitons des techniques incroyablement puissantes au détriment de nos vies et du vivant, pour nous interroger sur les conditions de leurs usages, de leur fabrication et surtout sur les limites que nous devons poser à notre propre démesure.
Pourquoi ? Parce que nous sommes à un moment décisif. Celui qui nous intéresse n’est pas celui où nous entrevoyons un événement futur situé à un moment donné du temps chronologique, c’est quand nous percevons que quelque chose est en train d’arriver. Dans le cadre de la réflexion sur l’IA, c’est précisément ce qu’il nous faut sentir : ce qui est en train d’arriver avec les données, leurs usages, les exploitations diverses dont elles sont issues, toutes les réflexions sur la réduction des impacts de l’IA et le développement des IA responsables et frugales, les mobilisations pour que l’éducation soit à la hauteur et au service d’une citoyenneté numérique renforcée.
Oui, c’est un acte de citoyenneté, un enjeu pour la démocratie ! Parce que considérer l’IA comme projet politique ultime d’une société, c’est malheureusement oublier les mythes associés aux promesses technologiques. Les mythes de l’IA visent à produire non seulement une perception confuse de sa réalité, mais à influer sur les transformations légales qui permettront son déploiement. Ceci participe ainsi d’un narratif visant à faire évoluer le droit en imposant un récit qui légitime le pouvoir perturbateur de la technologie, et donc institue le pouvoir des grandes entreprises aux commandes, s’érigeant alors en rempart et recours contre les peurs du commun des mortels. Face à ces systèmes qui remettent en cause la production du savoir, la décision, l’organisation même du pouvoir, les citoyens doivent veiller à conserver toutes les compétences dans tous les champs du savoir afin de conserver la possibilité de fixer des limites à la course à l’IA. Pour cela, être citoyens dans ce monde, c'est comprendre ce à quoi nous avons affaire, afin d'être en capacité de débattre, avec un regard critique, de l'IA, de sa place, des mythes dopés aux milliards de dollars qui œuvrent à déplacer le pouvoir des institutions démocratiques vers les acteurs privés. Et ce, afin de décider en toute lucidité quels humains nous souhaitons être pour quelle société présente et à venir.
Une des règles incontournables est de veiller à ce que les systèmes d’IA profitent aux individus, à la société et à l’environnement et respectent les droits de l’Homme, la diversité et l’autonomie des personnes. D’ailleurs, il n’est pas inutile à ce stade de rappeler que l’UNESCO a souligné que la solidarité entre les différents groupes de parties prenantes de l’industrie de l’IA ( utilisateurs, concepteurs, décideurs, citoyens ), est un élément indispensable à l’édification d’une « société du savoir ».
Alors, peut-être qu’une piste serait d’envisager une écologie de la technologie, d'y inscrire clairement l'intelligence artificielle afin d'être en mesure d'identifier les chemins qui s'offrent à nous, en prenant en compte les effets et les répercussions sur nos vies et nos sociétés, ainsi que sur les vies et les sociétés des non humains et des écosystèmes vivants. Il s’agira alors de renouveler le récit qui nous réunit, parce que changer de récit ne changera pas seulement la façon de faire de l’IA, la technologie en général et la société, cela changera tout !
Regarder le replay du Luxembourg Sustainability Forum avec l'intervention de Samuel Nowakowski (https://youtu.be/JTtos7iTHPA?si=b7_1Z0Dx98zqQRep).
Samuel Nowakowski est Maître de conférences et chercheur spécialiste des Humanités Numériques à l’Université de Lorraine, l’école des Mines de Nancy et Sciences Po ; il est également membre du conseil scientifique de la Fondation Humanisme numérique. Ancien conseiller Technologies de l’Information et de la Communication auprès du Secrétaire d’Etat français chargé de l’industrie, il est vu comme un pionnier dans le développement des usages numériques éducatifs et citoyens, et a collaboré notamment avec Steve Jobs. À travers ses recherches sur la modélisation des usages du web, l’intelligence artificielle et les systèmes de compagnons intelligents, il explore les impacts du numérique sur l’humain. Son livre « Demain est-il ailleurs ? Odyssée urbaine autour de la transition numérique » interroge la notion de citoyenneté numérique.
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