Une vague de rejet et de scepticisme secoue l’agenda durable. Alors que le discours anti-écologique gagne en visibilité, l’enjeu est crucial : porter un narratif constructif et proposer des perspectives inspirantes pour transformer l’urgence en action concrète.
Turbulences et recul écologique
Les ambitions en matière de développement durable sont-elles en berne ? Toujours est-il qu’un fort climat d’incertitude pèse sur son agenda, alimenté par un vent de critiques toujours plus audibles. Les spécialistes qui évoluent dans le domaine témoignent en grande majorité d’un phénomène de rejet sur ces questions. Selon une étude récente menée par GlobeScan, ERM et Volans, ils sont 71 % a en attester en Europe. Logiquement, c’est en Amérique du Nord, berceau de ce backlash décomplexé sévissant dans le sillage de l’élection américaine, que ce phénomène est le plus observé, à 91 %. Si la vague est plus relative en Asie-Pacifique, elle semble déferler sur le Vieux Continent.
Le constat est en effet édifiant et ce backlash se manifeste à la fois sur le front politique, culturel, mais aussi dans la sphère des entreprises. Outre Atlantique, l’heure est au démantèlement des règles environnementales et l’Environmental Protection Agency (EPA) a purement et simplement annulé des réglementations anti-pollution, remettant fondamentalement en cause la reconnaissance que les gaz à effet de serre constituent un danger pour la santé et le climat.
Du côté européen également, les ambitions législatives en Europe ont marqué un net recul, avec des rétropédalages sur certaines mesures du European Green Deal, à travers la proposition du train de mesures Omnibus I, impliquant la révision ou l’assouplissement de certaines obligations de vigilance (responsabilité des entreprises vis-à-vis des droits humains, impacts environnementaux etc.). Concrètement, des projets phares sont remis à plus tard ou leur voilure a été réduite, comme s’agissant de la loi contre le « greenwashing » ou l’application de la CSRD. Sous la pression politique et économique, des objectifs environnementaux sont affaiblis et des délais supplémentaires accordés à des secteurs polluants comme celui de l’automobile.
Portée du backlash actuel contre l'agenda de la durabilité.
Cette hémoragie anti-écologique s’est également répandue dans le monde des entreprises. Même si la situation reste contrastée avec des organisations toujours très fortement engagées, les signaux d’un recul très fort s’accumulent. Sous la pression de l’administration américaine qui a conditionné l’attribution des marchés publics à l’absence d’engagement pro-climat et pro-diversité, certaines entreprises sont devenues mutiques sur ces sujets. Certaines communications ont ainsi été supprimées ou totalement réécrites, comme chez Walmart, ou encore Kraft Heinz qui a fait disparaitre de son site son engagement de réduction d’émissions de 50 % d’ici 2030: un phénomène désormais connu sous le nom de « greenhushing » (silence qui s’établit autour des engagements durables).
La place financière n’échappe pas au constat. Ce revirement a été particulièrement visible avec le retrait des grands acteurs financiers des « pledges », ces engagements collectifs portant notamment sur les émissions carbone. La Net-Zero Banking Alliance (NZBA) en a fait les frais. La coalition de banques, réunies sous l’égide des Nations unies, qui se sont engagées à aligner leurs portefeuilles de prêts et d’investissements sur un objectif de zéro émission nette d’ici 2050, a dû officiellement cesser ses activités en octobre dernier suite au départ de ses membres. C’est un immense recul pour la finance verte car la coalition représentait 140 banques et 74 billions de dollards US.
Globalement, selon Morningstar, une baisse globale des investissements verts est observée sur l’année écoulée. De plus, le rapport 2025 Banking on Climate Chaos indique que les 65 plus grandes banques mondiales ont accordé 869 milliards de dollars de financements aux entreprises des énergies fossiles en 2024. Ceci représente une augmentation significative (+ 162,5 milliards USD par rapport à 2023), marquant un tournant après plusieurs années de baisse. Selon le rapport, les institutions financières ont globalement revu à la hausse leurs financements d’activités polluantes, avec 45 des 65 banques qui ont davantage financé le fossile en 2024.
Ces vents contraires soufflant des mondes politiques et économiques semblent propices à une certaine résignation. Pourtant le backlash est beaucoup moins évident du côté citoyen.
Une bataille de narratifs
Selon Peoples’ Climate Vote, la plus vaste enquête d’opinion sur le climat au monde sondant plus de 73 000 personnes à travers 77 pays en 2024, la population se montre de plus en plus inquiète face au changement climatique (53 % se déclarent davantage inquiets que l’année passée). Plus encore, 80 % des répondants souhaitent un renforcement de l’action de leur pays sur ce sujet (89 % dans les pays en développement) et 72 % appellent de leur vœux une transition rapide vers les énergies renouvelables.
Le bashing anti-environnemental n’est donc pas partagé et s’avère l’œuvre d’une minorité très vocale. Pourtant le risque de contagion est bien là, car on le sait, les discours prédominants font petit à petit leur chemin, s’installant progressivement dans les esprits. C’est donc sur ce terrain du narratif que la bataille se situe.
Le combat du langage fait rage. Pour en saisir la mesure, il suffit de penser aux interdictions de financement décidées par l’administration américaine sur la base de la simple mention de mots prohibés tels que « risques climatiques », « technologies propres », « modèle climatiques », « pollution » ou même « fondé sur des éléments scientifiques ». La censure sévit, comme le décrit la scientifique et ancienne co-présidente du groupe 1 du GIEC Valérie Masson-Delmotte, dans l’ouvrage collectif GreenBacklash : « Être climatologue aux Etats-Unis en ce moment, c’est un cauchemar, notamment dans les agences fédérales : censure des informations liées au changement climatique sur les sites internet publics, interdiction aux chercheurs des agences fédérales d’échanger librement avec les scientifiques des autres pays ou de parler aux médias, intimidations, licenciements massifs sans préavis ni justifications ("purges") ».
Les thèses anti-environnement cherchent à gagner du terrain, à augmenter leur fameuse « share of voice », leur visibilité dans l’espace publique. Elles répandent à l’envie une stratégie du doute et de négation de la science à travers les réseaux sociaux. L’ampleur est incontestable : les vidéos Youtube de déni climatique poussées par les algorithmes génèrent chaque année 13 millions de dollars de revenus publicitaires (Atlas de l’anthropocène, 2025). Le backlash est en effet technoboosté par les Big Tech, qui y voient une façon de continuer leurs développements sans considération pour les limites planétaires, et plutôt que d’entendre leur responsabilité centrale sur ce sujet, se plaisent pour certains à échafauder des plans survivalistes sur d’autres planètes. Ceux-ci agissent en la matière tels des « ingénieurs du chaos » ou des « prédateurs » comme le décrit Giuliano da Empoli dans ses derniers ouvrages.
En somme, comme le relève Valérie Masson-Delmotte, « la censure, le fait de rendre inaccessibles les connaissances scientifiques et la propagation de la désinformation forment un nouvel obscurantisme technophile ».
Face à cette attaque en règle des efforts environnementaux, un autre narratif résolument positif est impérieux afin de s’extraire du fatalisme, de la sinistrose ambiante et du sentiment d’impuissance souvent associé. C’est ce à quoi nous invite l’historien prospectiviste Mathieu Baudin (voir notre interview page 14), en nous faisant voir au contraire que la période singulière que nous traversons est une formidable opportunité historique.
Votre pays devrait-il renforcer ou affaiblir son engagement dans la lutte contre le changement climatique ?
À la croisée des chemins
Le discours ambiant revêt soit les habits du déni, soit ceux du fatalisme en suggérant que les dés sont jetés et que nous ne changerons rien à la situation. Nous sommes au contraire à la croisée des chemins : certes, le défi est immense, mais nous avons progressé sur certains plans, ce qui atteste de la pertinence des efforts entrepris et confirme la nécessité de les redoubler.
Des avancées concrètes sont à souligner. Parmi elles, la réduction du trou dans la couche d’ozone confirmée par les dernières données suite à l’interdiction et la suppression progressive des substances nocives. Sur le plan énergétique, plus de 40 % de l’électricité dans le monde a été produite en 2024 à partir de sources bas carbone, selon le rapport Ember Global Electricity Review 2025. L’Europe a dépassé son pic d’émissions avec une baisse observée de 36 % de ses émissions nettes de gaz à effet de serre entre 1990 et 2023, d’après l’Agence Européenne pour l’Environnement.
Naturellement, les sources d’inquiétudes sont absolument nombreuses, mais ces données nous rappellent notre capacité à changer la donne. Une responsabilité qui incombe à chacun mais en particulier aux entreprises qui sont catalyseuses de changement, car les exemples d’organisations engagées dans des modèles durables qui font leurs preuves sont là. De leur engagement dépend en réalité leur pérennité économique car au-delà de la responsabilité, se pose ici la question de la pertinence et de la robustesse des modèles d’affaires, et tout particulièrement en ces temps turbulents. Au niveau mondial, rappelons-le, le coût de la transition est estimé à 1,2 point de PIB, contre 15 points pour l’inaction, soulignant l’urgence d’agir sans attendre.
Si le défi reste immense, certaines données attestent de la pertinence des efforts entrepris. Ici, évolutions passées et futures des émissions nettes de gaz à effet de serre pour l’UE‑27, accompagnées des principaux objectifs pour 2020, 2030 et 2050.
Plus que tout il est clef, comme le souligne Bertrand Piccard, de tracer des perspectives constructives en parlant d'alternatives désirables. « Il est fondamental, rappelle-t-il, d’expliquer que ce ne sont pas que des problèmes mais aussi des solutions. Plutôt que de crier « problèmes » dans les rues, crions « solutions. » (RTBF) C’est à travers ces réponses concrètes qu’il est possible de fédérer et d’inciter à l’action.
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