Lors du Luxembourg Sustainability Forum, Clover Hogan, activiste pour le climat, nous a fait part de ses réflexions sur la réaction négative actuelle à l'égard de l'action climatique. Cette interview donne un aperçu de son engagement au-delà de son discours d'ouverture du 25 novembre.
Quels sont les discours alternatifs à l'anxiété climatique qui peuvent inspirer l'action ?
Je dirais tout d'abord que ressentir de l'anxiété face à la crise climatique est une réaction très rationnelle et psychologiquement saine. En fait, je pense que l'une des raisons pour lesquelles nous nous trouvons dans cette situation est le fait que les personnes, en particulier celles qui occupent des postes de pouvoir, sont devenues très douées pour mettre leurs émotions de côté. Aussi, si vous n'avez pas de moyen d'expression ou de voie claire pour canaliser ces émotions, elles peuvent se transformer en désespoir ou en fatalisme. J'aimerais donc voir apparaître d'autres discours qui redistribuent le pouvoir et aident les gens à se rappeler que nous ne sommes pas des individus désespérés et atomisés portant le poids du monde sur nos épaules. Nous faisons partie de collectifs, de communautés, et nous ne devons pas sous- estimer ce que nous sommes capables de changer. Car des changements considérables sont possibles.
Comment les individus peuvent-ils conduire les entreprises vers un monde meilleur ?
Il est important que chacun garde à l'esprit que l'impact découle de la focalisation. Plutôt que d'essayer de tout résoudre, il faut que chacun et chacune réalise que son pouvoir vient de sa capacité à se concentrer sur un seul enjeu. Le revers de la médaille de l'interconnexion des problèmes qui composent la crise climatique (de l'alimentation à la mode en passant par les médias, l'éducation et le genre) est le fait que, quel que soit le sujet qui vous tient à cœur, vous avez un rôle à jouer dans la résolution d'un problème.
Je pense que pour les dirigeants d’entreprise, il s'agit de prendre conscience que vous laissez un héritage derrière vous. Beaucoup de personnes, occupant des postes à responsabilité, travaillent toute leur vie : elles gravissent les échelons, obtiennent des titres, acquièrent du pouvoir, tout cela pour subvenir aux besoins de leur famille, avoir un impact sur le monde, mais surtout pour transmettre quelque chose de significatif à leurs enfants.
En tant que membre du personnel, l'une des choses les plus importantes que vous pouvez faire est de remettre en question le statu quo. Il existe de nombreuses façons de le faire : vous pouvez vous lancer dans l’activisme enragé, ou vous pouvez agir de manière réfléchie et stratégique, ce qui signifie que vous devez trouver des personnes alliées dans votre entreprise.
À l'heure actuelle, certaines figures populistes très vocales, qui ne représentent qu'une petite partie de la société, tentent de nous convaincre qu'elles représentent la majorité. Mais des recherches récentes ont montré que 89 % des personnes dans le monde souhaitent que leurs gouvernements prennent des mesures plus fortes en faveur du climat. Il est donc important de s'exprimer pour montrer aux autres que personne n’est seul.
Clover Hogan au Luxembourg Sustainability Forum 2025.
Quelle est votre réaction face à des affirmations telles que « les entreprises sont à la racine de la crise climatique » ?
Si j'ai commencé à travailler avec des entreprises, c'est parce que j'ai réalisé qu'il y avait des gens bien qui y travaillaient. Au début, il était facile de créer des dichotomies et de dire « vous êtes le problème et je vais vous combattre ». J'ai été très surprise lorsque j'ai rencontré certaines personnes travaillant dans les entreprises et que j'ai réalisé que nous voulions la même chose, mais que nous empruntions des voies très différentes.
Cela étant dit, j’ai commencé à me tenir en retrait de cette sphère récemment, parce que j'ai pris conscience des limites des bonnes intentions dans le système capitaliste. Nous avons vu ce qu’il est advenu lorsqu'Emmanuel Faber, de Danone, a voulu promouvoir un agenda de durabilité et s’est retrouvé sous le couperet. Nous l'avons constaté plus récemment avec David Stever, PDG de Ben & Jerry's, qui s'est opposé à Trump et a défendu une Palestine libre, avant d'être évincé par le conseil d'administration.
Alors, que peuvent faire les entreprises face à ces déclarations et au « backlash » actuel ?
Et bien, elles ont la responsabilité de passer d'une mentalité consistant à faire moins de mal, à une mentalité consistant à faire plus de bien. Dans le cadre du capitalisme, nous avons besoin d'entreprises qui accordent la priorité à la durabilité avant que cela ne devienne facile, avant que cela ne soit réglementé, avant que cela ne devienne rentable. Il existe tant de PME, de petites entreprises familiales et de sociétés B Corp qui vivent véritablement selon leurs valeurs et montrent qu'une autre version des entreprises est possible. Nous avons besoin de plus d'initiatives de ce type.
Et la bonne nouvelle, c'est que les grandes entreprises peuvent changer le système. Elles le font chaque jour lorsqu’elles défendent leurs intérêts à travers le lobbying. Un changement à l'échelle de l'industrie est donc possible, mais il ne se produira que lorsque les entreprises travailleront main dans la main pour faire évoluer l'ensemble de leur secteur, en abandonnant leur esprit de compétition le temps de se demander : « Si ce n'est pas financièrement possible ou facile à faire actuellement, comment pouvons-nous y parvenir ? » C'est également là que nous avons désespérément besoin d'une réglementation pour contraindre les entreprises à agir, et il y a des lueurs d'espoir au niveau de l'Union européenne : la responsabilité élargie des producteurs ou les passeports numériques des produits ouvrent la voie, la France étant en tête en matière de réglementation de la mode, par exemple.
« Nous avons besoin d'entreprises qui accordent la priorité à la durabilité avant que cela ne devienne facile, avant que cela ne soit réglementé, avant que cela ne devienne rentable. »
Qu'est-ce qui est le plus efficace ? Changer les mentalités ou passer à l'action ?
Je dirais un peu les deux. Lorsque nous avons commencé à créer des espaces où les jeunes pouvaient partager leurs sentiments chez Force of Nature, nous avons constaté que c'était un moyen très efficace de les aider à ressentir moins de solitude. Parallèlement, une étude récente, menée par le Climate Action Unit à UCL, a trouvé que le moyen le plus efficace de changer les croyances était d'aider les gens à participer à une action, qu'il s'agisse d'aller manifester ou de goûter de délicieux plats à base de plantes et de se rendre compte qu'ils sont meilleurs que la viande. Certaines de ces actions peuvent être facilitées par un État providence, comme le montre le Luxembourg en offrant par exemple des transports publics gratuits. Mais les entreprises ont également la responsabilité d'encourager l'action. Et en fin de compte, je pense que c'est à nous tous et toutes, en tant que citoyens et citoyennes, qu'il appartient de reprendre notre rôle d'acteurs et d’actrices et de reconnaître que la démocratie est une pratique quotidienne. C'est donc à nous qu'il appartient d'agir.
Regarder le replay du Luxembourg Sustainability Forum avec Clover Hogan ici.
Clover Hogan
Clover Hogan est une militante pour le climat et la fondatrice de Force of Nature, une organisation à but non lucratif dirigée par des jeunes, qui œuvre à transformer les mentalités pour accélérer l’action climatique. Elle a collaboré avec les plus grandes autorités mondiales en matière de développement durable et apporté son expertise au sein des conseils d’administration d’entreprises du classement Fortune 50. À seulement 22 ans, elle a été distinguée dans la prestigieuse liste Forbes 30 Under 30.
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