Crédit : IMS Luxembourg

Alex Steele, à la croisée de la psychologie, du jazz et de la durabilité, explore comment l’improvisation peut transformer les organisations. Dans cet entretien, il montre pourquoi l’incertitude crée des opportunités, en quoi le chaos stimule l’innovation et comment la musique peut réveiller les consciences pour un futur durable.



Alex, vous évoluez entre plusieurs univers : le monde académique, la psychologie organisationnelle et enfin, le jazz. Pouvez-vous nous expliquer comment ces domaines, apparemment si éloignés, se sont rejoints dans votre parcours ? 

Enfant, j’ai grandi dans une famille de musiciens. Mon père me disait : « Il est difficile de vivre uniquement de la musique. Si tu as d’autres passions, je te recommande de les suivre aussi. » Mon amour pour l’écologie et la nature est arrivé au début de la vingtaine. C’est en voyageant un an sac au dos que j’ai réalisé à quel point le monde était précieux. À mon retour, j’ai entrepris des études en sciences de l’environnement et mes débuts professionnels se sont faits dans la gestion environnementale et le développement durable. C’est là que j’ai compris que le plus difficile était de changer les comportements humains. Ceci m’a conduit vers la psychologie et le changement comportemental. Combiner la psychologie et la durabilité permettait de mieux comprendre comment évoluent nos façons de penser et d’agir.

En parallèle, j’ai toujours eu cette autre vie de musicien de jazz, dans un univers où tout repose sur l’état d’esprit mais surtout sur ce que l’on ressent, le « heartset ». Lorsque l’on joue de la musique, on se connecte aux autres, on collabore, on innove, on écoute et on est pleinement présent. J’ai réalisé que ces dimensions humaines de l’improvisation seraient extrêmement utiles aux organisations.

Pour être un bon leader, il faut d’abord être un bon être humain : savoir être présent, écouter, parfois se taire. C’est ainsi que j’ai commencé à concevoir des expériences d’apprentissage pour les organisations.

« Pour être un bon leader, il faut d'abord être un bon être humain : savoir être présenter, écouter. »

Au Luxembourg Sustainability Forum, vous avez proposé une expérience où le public influence la musique en temps réel. Pourquoi ?

L’objectif est que les participants ne se contentent pas de réfléchir, mais qu’ils ressentent. C’est pour cela que le public doit être pleinement impliqué. Il y a quelque chose de magique dans la musique : elle touche immédiatement, elle va droit au cœur. Les gens réagissent émotionnellement, et c’est extrêmement puissant.

Si je donnais une conférence sans piano, je pourrais aborder les mêmes idées, mais cela ne toucherait pas les gens de la même manière. La musique est incroyable. Le modèle de l’improvisation nous fait passer de l’ego à l’éco, c’est-à-dire à l’écosystème d’une communauté. Il nous emmène du « moi » vers le « nous ».

Crédit : IMS Luxembourg

Lors du Luxembourg Sustainability Forum, Alex Steele et son quartet Improwise explorent comment l’improvisation peut inspirer de nouvelles formes de leadership et de collaboration.

Pourquoi pensez-vous qu'il est si important pour les organisations et les individus de cultiver cette capacité à improviser ?

Le monde est incertain. Les plans ne se déroulent pas comme prévu. L'esprit d'improvisation nous permet d'innover d'une manière unique car si vous vous en tenez strictement au plan ou à la structure, vous vous éloignerez de la réalité.

Être comme un enfant, être curieux, ce n’est pas facile à faire en tant qu’adulte. Il faut créer une culture de l’improvisation où il est acceptable de poser des questions décalées. Chaque changement dans la société vient de ce type de pensée : « C’est vrai, cela n’a jamais été fait auparavant, mais nous devrions essayer ».

C'est pourquoi il est extrêmement précieux de laisser de côté notre esprit d'expert et de cultiver l'esprit du débutant. Cela peut nous rendre vulnérables, mais cela nous donne la confiance nécessaire pour explorer et rester curieux. Dans l’esprit de l’expert, les possibilités sont limitées ; dans l’esprit du débutant, elles sont nombreuses.

Le chaos et l’incertitude ouvrent des possibilités. Les accepter nous permet de trouver de la valeur dans l’inattendu. Et le sens est clé : si votre objectif est la durabilité, vous devez explorer l’inconnu, abandonner les anciennes méthodes et improviser tout en vous connectant aux autres.

Crédit : IMS Luxembourg

Des participants du Luxembourg Sustainability Forum sont invités à monter sur scène et à guider Alex Steele et son Quartet de Jazz.

Comment cet état d’esprit peut-il se traduire concrètement dans le fonctionnement des organisations ?

Tout est question de langage. J'utilise des outils tels que la boîte à jurons du « oui, mais ». Les équipes mettent de l'argent pour une œuvre caritative dans une boîte chaque fois que quelqu'un dit « oui, mais ». Cette pratique empêche de freiner l’innovation et encourage les conversations du type « oui, et », qui libèrent la créativité, l’inventivité et même le bien-être au travail. Mes recherches me montrent que cela rend les gens plus productifs, créatifs, innovants, curieux et davantage enclins à expérimenter.

Comment percevez-vous la résonance de votre message auprès du public au Luxembourg ?

La partie la plus marquante est survenue après la session elle-même. Les gens sont venus me prendre dans leurs bras. Ils ont eu une réaction émotionnelle face à l’expérience. C’est toute la beauté de la connexion humaine. Certaines choses étaient difficiles à exprimer avec des mots. Mon espoir est qu’ils se souviennent de ce qui s’est passé, qu’ils expérimentent, restent curieux et essaient de faire les choses différemment. C’est très puissant.

Enfin, si vous deviez choisir un morceau de musique pour inspirer nos lecteurs à agir pour un futur plus durable, lequel serait-ce ?

J’en choisirais deux. « Kind of Blue » de Miles Davis (1959), qui marque une transition vers un langage de jazz ouvert, improvisé et collaboratif. Miles donnait aux musiciens une structure minimale, et ils créaient de la beauté dans l’incertitude. Et « The Cologne Concert » de Keith Jarrett (1975), joué sur un piano endommagé, où il transforme les contraintes en beauté.


Re(visionner) le replay du Luxembourg Sustainability Forum avec Alex Steele et l'Improwise Quartet ici.




Alex Steele

Alex Steele navigue entre deux univers étonnamment liés : la psychologie des organisations et le développement durable d’un côté, et l’improvisation jazz de l’autre. Consultant en développement organisationnel, universitaire et coach exécutif, il est également pianiste professionnel, compositeur et artiste en studio. À certaines occasions, il combine ces domaines pour montrer comment l’esprit d’improvisation peut transformer le leadership et la collaboration. Professeur invité et partenaire de plusieurs institutions internationales, Alex allie réflexion de pointe et art de l’improvisation pour inspirer la curiosité, l’innovation et l’expérimentation chez les individus et les équipes.

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