À 27 ans, Hugo Paul se définit comme « explorateur de communautés ». Face à la crise du lien social qu’il déplore, il prône la force du collectif qui, selon lui, détient le pouvoir de transformer la société. Parti découvrir le peuple Sami, les Compagnons du Devoir ou encore les moines cisterciens, il revient avec des principes qui permettent de « faire tribu ». Suivons ses traces…
De l’éco-anxiété au projet d’exploration
En discutant avec Hugo Paul, on comprend qu’il fait partie de cette génération profondément touchée par la sévérité des enjeux environnementaux et sociétaux et qui, à l’heure d’envisager la vie active, ne se résout pas à rester les bras ballants face à l’ampleur du défi. C’est un livre, dit-il, qui l’a marqué dès l’âge de 18 ans : Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens. À sa lecture, il réalise que le modèle fossile et individualiste, sur lequel il envisage de construire son avenir, court à sa perte. « J’ai ce qu’on appelle souvent de l’éco-anxiété : j’ai énormément peur. Et face à cette peur, par pur mécanisme d’auto-défense, j’ai décidé d’agir. »
Engagé dans des études d’ingénieur, il active tour à tour trois leviers : académique (il participe à des actions de sensibilisation de ses professeurs et de ses camarades aux enjeux environnementaux), politique (il contribue à des propositions de loi dans les facultés), puis économique (il met en place un système de consigne de bouteilles en verre sur son campus). Durant chacune de ses initiatives, Hugo Paul comprend que rien ne tient sans un collectif solide : ses projets ont tous reposé sur des coalitions.
Six mois avant d’obtenir son diplôme, il s’accorde trois jours de marche en solitaire pour prendre du recul sur son parcours et réalise que les mutations sociétales naissent toujours d’une communauté.
Mais, une autre réalité l’interpelle tout autant : alors que les crises écologiques, technologiques et géopolitiques appellent à une coopération sans précédent, l’individualisme contemporain compromet notre capacité à agir ensemble. La crise du lien que nous vivons est inédite, explique-t-il. En effet, près d’une personne sur six se sent seule dans le monde selon le rapport de la Commission de l'Organisation mondiale de la santé sur les liens sociaux. L’empathie a reculé de 40 % en trente ans, d’après une méta-analyse de Konrath et al. menée auprès d’étudiants américains. Cette prise de conscience le mène vers une nouvelle exploration : partir à la rencontre de communautés qui, depuis des siècles ou des millénaires, perpétuent « l’art de faire ensemble. »
Des monastères aux peuples autochtones : à la recherche de principes
La première porte à laquelle Hugo Paul frappe est celle de l’abbaye de Lérins, située sur l'île de Saint-Honorat en Méditerranée. Immergé au cœur du cloître pendant un mois, il suit les sept prières quotidiennes et participe au travail des vignes, de l’oliveraie et de la distillation de liqueurs, selon la règle de Saint Benoît « ora et labora ». Il y découvre la force de partager en commun une vision (monde que l’on aspire à voir advenir) et une mission (mode d’emploi pour réaliser cette vision). L’abbaye choisit de n’accueillir que ceux dont c’est la vocation ; ainsi se nourrit un cercle vertueux où la fraternité sert l’individu et l’individu sert la fraternité.
Autre source d’enseignements, il s’intéresse aux Compagnons du Devoir, héritiers de l’art de bâtir les cathédrales. Chaque année, des milliers de jeunes âgés de 15 à 25 ans apprennent un métier au sein de cette communauté, selon trois piliers : apprentissage professionnel, vie communautaire, et tour de France (chez divers compagnons). Il y voit l’essence des communautés : la cohésion d’une grande tribu repose sur celle de sous-groupes stables, à l’image des départements et équipes au sein d’une entreprise.
L'abbaye de Lérins est la première communauté dans laquelle Hugo Paul s'immerge pour en comprendre les principes.
Au sud de l’Espagne, Hugo Paul découvre l’Alma Forest School qui accueille 150 enfants de 6 à 14 ans dans une pédagogie centrée sur l’autonomie : chaque semaine, les élèves consacrent une journée entière à un projet personnel. Cette autonomie est soumise à trois conditions : une réflexion sur la motivation, l’identification des ressources nécessaires, y compris l’appui extérieur, et l’impact sur la communauté. Il y est surpris par une jeune élève de six ans, capable de résoudre un conflit de récréation par un dialogue et une médiation spontanée, démontrant que l’autorégulation naît du juste équilibre entre outils, espaces d’expérimentation et de responsabilité.
Hugo Paul est parti à la rencontre de bien des communautés, mais ce qu’il aime surtout raconter est sa rencontre avec les Samis, dernier peuple autochtone d’Europe, établi depuis 12 000 ans en Laponie. Il souhaite y comprendre comment une communauté peut perdurer sans voir son identité s’étioler, comment se transmettent leurs traditions et langages. En effet, les Samis utilisent toujours près de 300 termes pour décrire les différents types de neige. Leur méthode ? Apprendre en s’immergeant dans la toundra, par la force de l’expérience vécue. Autre leçon : ritualiser l’« être ensemble ». Ainsi, les Samis veillent à ce que chaque geste incarne leur vision, et tous les soirs, le feu de camp rassemble plusieurs générations autour des chants et des récits, créant ainsi l’égrégore, ce fameux « esprit de groupe », cette énergie collective qui dépasse l’addition des individus.
Les enseignements au service des collectifs et des entreprises
Au-delà de l’émerveillement, Hugo Paul synthétise ses observations en principes structurants, applicables aux organisations tout en mettant en garde contre une approche trop prescriptive. « Il n’y a pas une manière de faire tribu, explique-t-il, il n’y a pas une manière de faire ensemble : ce que je partage, ce sont des principes, pas des règles. C’est un art qu’il faut adapter à chaque contexte. »
Il y a d’autant plus urgence à faire tribu que le lien social est devenu un enjeu de santé majeur. L’OMS identifie la solitude comme « un problème de santé publique mondial » ; leur rapport souligne qu’un isolement social prolongé équivaut à fumer quinze cigarettes par jour. Le Royaume-Uni a même créé un « ministère de la solitude ». À l’inverse, selon une étude publiée dans la revue Social Psychological and Personality Science, des chercheurs de l'université Sabanci (Turquie) ont établi un lien entre le nombre d'interactions sociales minimales, à savoir le simple fait de saluer ou remercier des inconnus, et l'épanouissement d'une personne. De simples « bonjour » à des inconnus peuvent vous rendre plus heureux !
Dans un contexte où le monde évolue sans cesse et à une rapidité sans précédent, aucune solution menée de manière isolée ne peut suffire : la force du collectif demeure notre meilleur atout pour innover, expérimenter et faire advenir de nouvelles pratiques.
Hugo Paul à la rencontre des Samis, dernier peuple autochtone d'Europe.
Quelle exploration demain ?
Pour Hugo Paul, le défi est certes de constituer des tribus efficaces, mais au-delà, l’idée est de « faire tribu entre nos tribus ». Son ambition est de réunir, au sein d’un espace d’exploration inter-monde, leaders politiques, citoyens et économiques, pour qu’ils se comprennent et s’entraident avant de coopérer. Inspiré par les feux de camp samis, il mise sur ces rituels pour dépasser les a priori, rapprocher les visions et bâtir ensemble les réponses aux urgences environnementales et démocratiques.
De son éco-anxiété à ses rêves d’éco-tribu mondiale, Hugo Paul porte aujourd’hui un message simple à travers son livre « Faire Tribu » paru en 2025 : la capacité de coopération est inscrite en nous. En l’exerçant, en partageant vision et mission, en vivant et incarnant nos valeurs au quotidien, chaque organisation (entreprise, association ou institution) peut renouer avec son « nous ».
À lire aussi dans le dossier « Face au backlash, tenir le cap durable »
- Accélérer les efforts malgré les vents contraires
- Une nouvelle Renaissance - Rencontre avec Mathieu Baudin
- « Faire de la transition un projet de progrès » - Entretien avec François Gemenne
- 10 modèles durables qui font leurs preuves
- « Nous ne devrions pas sous-estimer ce que nous sommes capables de changer » - Entretien avec Clover Hogan
- Une voie insoupçonnée : adopter l'esprit du jazz pour guider la transformation durable - Avec Alex Steele