Historien prospectiviste, Mathieu Baudin voyage entre passé, présent et futur pour permettre à chacun de comprendre notre époque et d’imaginer demain. Vivons-nous une époque singulière qui pourrait s’apparenter à une nouvelle Renaissance ?
Vous vous définissez comme historien et prospectiviste, en quoi consiste ce grand écart temporel ?
J’aime me définir comme un explorateur temporel : dépasser l’existant pour aller voir hier et demain. Explorer le futur, c’est imaginer ce qui pourrait être mieux ; explorer le passé, c’est y retrouver ce que nous avons perdu. Ce voyage à travers futur et passé permet d’éclairer le présent. Car finalement, l’Histoire comme la prospective sont des arts du récit. Les humains étant une espèce fabulatrice, ce que nous nous racontons influence la réalité.
Comment décririez-vous la période que nous traversons ? C’est une lecture différente du présent que vous proposez ?
Selon l’humeur, on peut voir dans notre époque une ressemblance avec les années 1930… ou même la fin de l’Empire romain ! Mais je préfère y voir une nouvelle Renaissance.
À l’époque, tout comme aujourd’hui, le sentiment général était d’être en multi-crise permanente : guerres de religion, découvertes scientifiques, bouleversements culturels. Dans ce contexte de mutation importante, les « Renaissants » ont fait preuve d’une grande dose d’humilité en remettant en question leur modèle géocentré, reconnaissant que notre planète n’était qu’un astre parmi d’autres.
Ce que nous devons accomplir aujourd’hui, c’est une humilité plus grande encore : décentrer, non plus la Terre, mais l’humain. Nous remettre en symbiose avec l’ensemble du vivant. Finir la révolution copernicienne, en quelque sorte. Les lois du vivant nous rappellent que, dans la rareté, la coopération est plus évolutive que la compétition. D’ailleurs, l’évolution du langage traduit ce glissement. Nous passons d’un langage mécaniste (« boîtes », « incubateurs ») à un langage du vivant (« écosystèmes », « symbioses », « coopérations »…).
Nous vivons une transformation majeure : une révolution du vivant. S’y engager pleinement requiert de l'audace et du courage : il y a une histoire à raconter.
Mathieu Baudin lors du Luxembourg Sustainability Forum 2025.
C’est une invitation à prendre de la hauteur que vous proposez à un moment où beaucoup se sentent désorientés face à la multiplicité des enjeux ?
Oui car regarder l’horizon est essentiel. Se poser la question de l’horizon, c’est s’interroger sur le « où va-t-on ? Il est urgent de prendre le temps de comprendre notre temps : ralentir, se donner de la perspective pour savoir où nous allons. Il est essentiel de prendre de la hauteur ; pour souffler et pour insuffler. Nous manquons aujourd’hui d’un souffle commun, d’un mouvement collectif. D’où l’importance de créer des espaces où l’on peut respirer ensemble, conspirer au sens latin du terme : conspirare, « respirer avec ».
Cependant pour beaucoup, l’avenir semble bouché ou du moins difficile à imaginer positivement…
Il y a un temps pour les pertes certes, mais elles sont constitutives des renaissances futures. Nous entrons dans un hiver difficile, toutefois l’énergie avec laquelle nous traversons cet hiver et envisageons le printemps à venir dépend de nous. L’art d’imaginer les futurs est essentiel : c’est ouvrir l’horizon, relativiser le présent, et se donner un élan collectif. Il s’agit de repenser le jeu, des entreprises aux États en passant par les individus. Réimaginer est à mon avis la clé.
La métamorphose de la chenille en papillon est une jolie image pour l’illustrer. Lors du processus de transformation, les nouvelles cellules sont d’abord attaquées par l’ancien système, dans une logique de réaction. Puis, lorsqu’elles deviennent trop nombreuses, la chrysalide se forme. C’est une pause, un moment sacré. Et ensuite vient le papillon. Les biologistes ont décidé de nommer ces cellules les « cellules imaginales » car les récits, l’imaginaire, sont le préalable à toute grande transformation.
« L'art d'imaginer les futurs est essentiel : c'est ouvrir l'horizon, relativiser le présent, et se donner un élan collectif. »
Vous êtes prospectiviste : quelle place voyez-vous pour la durabilité à l’avenir ?
La durabilité n’est pas un objectif selon moi : c’est le substrat sur lequel il faut tout repenser. C’est vraiment le terreau fertile à partir duquel reconsidérer toutes nos activités. Nous n’avons d’ailleurs pas le choix : c’est une question de survie de l’humanité. Mais bonne nouvelle, ce que nous devons faire pour survivre est aussi ce que nous devrions faire pour trouver le bonheur.
Comment préparer le futur ?
En prenant le temps. Les Grecs et les Romains avaient un mot pour cela : skholé, otium. Un temps pour se construire, développer son esprit critique, converser avec les autres et soi-même, cultiver la curiosité. Nous avons perdu ce temps-là. Or c’est peut-être le remède le plus puissant, et le moins coûteux, pour préparer l’avenir.
Regarder le replay du Luxembourg Sustainability Forum avec Mathieu Baudin ici.
À lire aussi dans le dossier « Face au backlash, tenir le cap durable »
- Accélérer les efforts malgré les vents contraires
- « Faire de la transition un projet de progrès » - Entretien avec François Gemenne
- 10 modèles durables qui font leurs preuves
- « Nous ne devrions pas sous-estimer ce que nous sommes capables de changer » - Entretien avec Clover Hogan
- Hugo Paul : Dans les pas d'un explorateur de communauté
- Une voie insoupçonnée : adopter l'esprit du jazz pour guider la transformation durable - Avec Alex Steele